English theatre in Enlightenment France

Ecossaise comédie

Abstract

Dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle, les auteurs dramatiques français s'inspirent de situations, de personnages et de motifs empruntés au théâtre anglais, et plus largement, d'une sensibilité anglaise qui nourrit leur dramaturgie. L’apparition de la comédie sérieuse et du drame témoignent de l’importance accordée au spectaculaire et au pathétique. Ce théâtre incite le spectateur à se laisser gagner par l’émotion des personnages. Il exploite ainsi la question de la sociabilité à deux niveaux : sur scène et dans la salle. Il induit également un débat au sujet des relations entre Français et Anglais.

'Ce n’est véritablement qu’au XVIIIe siècle que les Français découvrent le théâtre anglaisʼ1, lequel suscite immédiatement des débats dramaturgiques, moraux et culturels dont la sociabilité est un enjeu central. Cette découverte s’inscrit dans le contexte d’une véritable anglomanie qui ʻse manifesta d’autant plus facilement dans le domaine littéraire que certaines façons de penser, fort naturelles de l’autre côté du détroit, prenaient en passant chez nous, un air d’indépendance frondeuse qui n’était pas pour déplaire à Messieurs les philosophesʼ.2 Or ces derniers accordent une importance particulière au théâtre, pour ses vertus civilisatrices, mais aussi pour ses portées politique et morale : le rôle du théâtre, selon Diderot, est d'inspirer aux hommes l’amour de la vertu, l’horreur du vice…ʼ,3 deux qualités que le siècle des Lumières regarde comme des ferments de la sociabilité. C’est dans cet esprit que le théâtre subit alors en France un profond renouvellement, qui affecte en particulier la comédie. Cette dernière ne suscite plus nécessairement le rire : on s’y émeut volontiers du sort de personnages exemplaires. « Drame bourgeois », « comédie bourgeoise », « tragédie bourgeoise » ou « tragédie domestique » sont les appellations génériques les plus couramment employées pour désigner des pièces qui relèvent en fait d’un genre intermédiaire, résultant du décloisonnement des genres traditionnels et fusionnant, dans des proportions variables d’une pièce à l’autre, les registres comique et tragique. Ce genre intermédiaire contribue à diffuser l’idéal socio-politique des Lumières, puisque des personnages nobles peuvent y être animés de préoccupations d’ordre privé, comme les personnages de comédie, tandis que des personnages de basse condition peuvent y être animés de sentiments élevés, comme les héros tragiques.

  • 1. Bénédicte Louvat-Molozay et Florence March, 'Introduction', Les Théâtres anglais et français (XVIe-XVIIIe siècles). Contacts, circulation, influences (Rennes : Presses Universitaires de Rennes, 2016), p. 14.
  • 2. Félix Gaiffe, Le Drame en France au XVIIIe siècle (Paris : Armand Colin, 1910), p. 46.
  • 3. Denis Diderot, Entretiens sur le Fils Naturel, dans Laurent VERSINI (éd.), Œuvres, t. IV, Esthétique – Théâtre (Paris : Robert Laffont, 1996), p. 1176.

Le renouveau de la comédie dans la France des Lumières est largement influencé par le théâtre anglais, importé en France par divers traducteurs.4 La Place publie entre 1745 et 1749 son Théâtre anglais en huit volumes, un choix de pièces très librement traduites, ʻparfois mutilées ou édulcorées’5 voire résumées, principalement tirées de l’œuvre de Shakespeare. Ces pièces dont l’esthétique est ʻbien étrangère encore à l’esprit françaisʼ (Soulatges 50), suscitent dans un premier temps l’admiration de Voltaire dont les tragédies portent la marque d’une dramaturgie spectaculaire, saisissante, qui ignore les unités et les bienséances classiques. Cet ʻair anglaisʼ (Soulatges 50) qui imprègne la tragédie voltairienne se diffuse également dans la dramaturgie comique, parfois directement : Sedaine reconnaît dans l’avertissement de son opéra-comique L’Anneau perdu et retrouvé sa dette à l’égard des Joyeuses Commères de Windsor.6

  • 4. La traduction au XVIIIe siècle n’est pas fidèle au texte traduit et tient bien souvent de l’adaptation.
  • 5. Magali Soulatges, 'La Tragédie' dans Pierre Frantz et Sophie Marchand (dir.), Le Théâtre français du XVIIIe siècle (Paris : L’Avant-Scène théâtre, 2009), p. 50.
  • 6. Michel-Jean Sedaine, 'Avertissement', L’Anneau perdu et retrouvé (Paris : Hérissant, 1764), s.p.

Mme Riccoboni publie en 1768 et 1769 le Nouveau théâtre anglais, un recueil en deux volumes qui rassemble des comédies de Moore, Murphy, Kelley et Coleman, toutes créées entre 1755 et 1768 à Drury Lane.7 Mais c’est surtout le Choix de petites pièces du Théâtre anglais, publié par Patu en 1756, qui forme ʻavec la timidité de notre goût national un piquant contraste, bien fait pour exciter le zèle des réformateursʼ (Gaiffe, 52). On y trouve notamment Le Roi et le Meunier de Mansfield (1736) de Dodsley, qui inspire Sedaine et Monsigny (Le Roi et le Fermier, 1762, Hôtel de Bourgogne), puis Collé (La Partie de chasse d’Henri IV, 1764, théâtre de société du Duc d’Orléans). Dans ces pièces, le roi perdu en forêt est secouru par un homme de condition modeste auquel il cache son identité, heureux de jouir d’une amitié qui, selon lui, ne doit pas dépendre de la naissance. En échange de l’hospitalité reçue, le roi révèle finalement son identité, pour confondre un seigneur local coupable d’abuser de son pouvoir. L’amitié, cette ʻbelle sympathieʼ qui reflète le ʻbesoin essentiel que chaque âme a des autresʼ,8 apparaît dans ces pièces comme un fait de sociabilité exemplaire.

  • 7. Marianne Charrier-Vozel, 'Mme Riccoboni traductrice du théâtre anglais' dans Annie Cointre et Annie Rivara (dir.), La traduction des genres non romanesques au XVIIIe siècle (Université de Metz, 2003), p. 187-203.
  • 8. Robert Mauzi, L’Idée de bonheur dans la littérature et la pensée françaises au XVIIIe siècle (Paris : Armand Colin, 1960), p. 592.

Parallèlement à la parution de ces anthologies sont publiées en France deux pièces dont l’effet est considérable : en 1748 Le Marchand de Londres ou l’Histoire de George Barnwell,9 traduction de la pièce The London Merchant de Lillo (1731) ; en 1762 Le Joueur,10 traduction de la pièce The Gamester de Moore (1753), dont Saurin tire en 1768 une adaptation intitulée Béverlei,11 à laquelle la Comédie-Française ouvre ses portes du fait de son caractère moins violent et 'plus sage' (Marchand, 'Les Lumières et la nostalgie des grands crimes', 188). L’intrigue du Marchand de Londres met en lumière les paradoxes de la vie en société : le vertueux Barnwell assassine son bienfaiteur pour l’amour d’une courtisane. Il explore alors la part sombre des rapports humains, puis le remords qui le ramène à une sociabilité vertueuse. Dans Béverlei, le héros éponyme est dévoré par la passion du jeu. Il ruine sa famille et se suicide en prison, trompé par Stukéli qui se présentait comme son ami. Stukéli est confondu par Leuson, l’ami véritable.

  • 9. George Lillo, Le Marchand de Londres ou l’Histoire de George Barnwell, éd. Pierre Clément ([S. l.], 1748).
  • 10. Edward Moore, Le Joueur, éd. Bruté de Loirelle (Paris : Dessain junior, 1762).
  • 11. Voir Sophie Marchand, 'Les Lumières et la nostalgie des grands crimes. À propos de quelques adaptations françaises de la domestic tragedy', Littératures classiques (vol. 67, n° 3, 2008), p. 187-200.

Ces deux pièces, désignées comme des ʻtragédies bourgeoisesʼ par leur éditeur français, jouent un rôle important dans le développement en France d’une comédie sérieuse, dont les personnages sont animés de préoccupations d’ordre privé, familial, domestique. La visée de ce théâtre est de ʻproduire un effet pathétique, lui-même voué à se sublimer en un amour du genre humain et une propension à la sociabilité qui représentent, en fait, son véritable aboutissementʼ.12 Parce qu’il entend ʻ[a]pprendre aux hommes à mieux vivre ensemble, leur offrir l’occasion de redécouvrir les vertus d’une collectivité cimentée par une communauté de principeʼ, ce théâtre ʻaviv[e] une sociabilité régénérée par l’énergie de l’ébranlement passionnel. Le partage des larmes s’accompagne d’une reconnaissance euphorique et exalte la philanthropie, l’effet empathique se muant en contagion sympathiqueʼ (Marchand, Théâtre et pathétique, 726-727). Porter sur la scène des faits de sociabilité permet de ʻprésenter au public bourgeois le miroir réaliste de son monde et de ses valeurs. Et pour qu’il soit efficace, ce miroir doit être présenté dans la construction resserrée d’une tension dramatique permettant captation et identificationʼ.13

Traduit, adapté, joué en France, le théâtre anglais offre également aux auteurs français des situations et des motifs qu’ils recyclent dans des pièces originales, parfois faussement attribuées à un auteur anglais. Dans Le Café ou l’Écossaise (1760), comédie prétendument écrite par le frère de David Hume, Voltaire représente une jeune fille sur laquelle le sort s’acharne. Cette jeune fille ʻintéressanteʼ (Marchand, Théâtre et pathétique, 234 sq.), dont l’attitude touchante suscite l’émotion de son entourage pour mieux se propager dans la salle, est représentative d’une dramaturgie très influencée par le théâtre anglais mais aussi par les romans de Richardson. Dans L'Amitié à l’épreuve (1770), opéra-comique de Marmontel et Grétry, le capitaine Blandford confie à son ami Nelson la jeune Corali, qu’il a recueillie et qu’il projette d’épouser. Durant l’absence de Blandford, Nelson et Corali s’avouent un amour réciproque, double trahison à l’égard de l’ami et du protecteur. Blandford, attaché à l’amitié qui le lie à Nelson autant qu’à la vérité des sentiments, accepte avec magnanimité l’amour des deux jeunes gens.

  • 12. Sophie Marchand, Théâtre et Pathétique au XVIIIe siècle : pour une esthétique de l’effet dramatique (Paris : Honoré Champion, 2009), p. 726-727.
  • 13. Christian Biet et Christophe Triau, Qu’est-ce que le théâtre ? (Paris : Gallimard, 2006), p. 236.

Le théâtre anglais, qui saisit le spectateur et l’ébranle, offre ʻaux théoriciens du drame une réalisation de leur idéal plus audacieuse et plus complète qu’eux-mêmes n’eussent pu la tenterʼ (Gaiffe 56). La publication de nombreuses pièces traduites ou adaptées de l’anglais fédère une communauté de lecteurs comparable à l’internationale des âmes sensiblesʼ14 formée par les lecteurs de romans ; les pièces représentées suscitent l’adhésion d’un public saisi par une esthétique qui ʻéchauffe le sentiment de l’humanitéʼ (Delon 279). Mais ce théâtre, que Ducis et Letourneur contribuent encore à diffuser dans les années 1770 avec leurs traductions de Shakespeare,15 soulève aussi des oppositions qui posent la question de la compatibilité des cultures française et anglaise. Saurin décrit dans sa comédie L’Anglomane (1765) un personnage vertueux, mais prisonnier d’une ridicule ʻmanie des Anglaisʼ dont il va jusqu’à imiter l’accent sans savoir leur langue.16 Si l’engouement des Français pour ce qui vient d’outre-Manche est présenté dans cette pièce comme risible, d’autres accusent l’anglomanie de menacer à la fois ʻla galanterie des Français, leur esprit de société, leur goût pour la toiletteʼ.17 Un poème satirique consacré à Béverlei précise cette menace :

Grâce à l’anglomanie, enfin sur notre scène
Saurin vient de tenter la plus affreuse horreur ;
[…]

Laissons à nos voisins leurs excès sanguinaires.
Malheur aux nations que le sang divertit !

[…]
Les Français ne sont point des tigres, des féroces
Qu’on ne peut émouvoir que par des traits atroces !18

  • 14. Michel Delon, 'ʻHomo sumʼ... Un vers de Térence comme devise des Lumières', Dix-huitième Siècle (n° 16, 1984), p. 291.
  • 15. Voir la notice consacrée au théâtre de Shakespeare.
  • 16. Voir Annick Cossic-Péricarpin et Alain Kerhervé (dir.), La sociabilité en France et en Grande-Bretagne au siècle des Lumières, t. V, Sociabilités et esthétique de la marge (Paris : Le Manuscrit, 2016), p. 39-96.
  • 17. Grimm, Diderot et alii, Correspondance littéraire, t. XIV, mai 1786 (Paris : Tourneux, 1880), p. 360.
  • 18. Bachaumont et alii, Mémoires secrets, t. II, 1766-1769 (Paris : Brissot-Thivars, 1830), p. 278.

Collé, réprouvant comme Voltaire une dramaturgie qui l’a d’abord séduit, dit de la même pièce :

Elle attache, mais elle n’intéresse nullement. On n’y est point attendri, mais oppressé ; on n’y pleure pas, on étouffe ; on en sort avec le cauchemar ; j’en eus le soir mal à l’estomac […]. C’est le goût anglais. […] il faut espérer que cette barbarie et cette ostrogothie ne s’établiront pas chez nous, malgré les efforts de nos philosophes.19

Avec la mise à mal de l’esthétique classique et de ses codes, la diffusion du théâtre anglais en France inquiète ceux qui craignent la disparition d’une sociabilité héritée de la galanterie aristocratique, incarnée par la figure de l’honnête homme ennemi des conflits et des emportements.

  • 19. Charles Collé, Journal et Mémoires, t. III (Paris : Didot, 1868), p. 195.

Le théâtre français, s’il se nourrit du théâtre anglais au XVIIIe siècle, l’influence en retour. Ces circulations révèlent pour certains les relations ambiguës qui unissent Anglais et Français : ʻnos drames larmoyants sont plus courus à Londres qu’à Paris, et Roméo et Béverlei attirent ici plus de monde que les chefs d’œuvre de Racine et de Corneille. Enfin, il semble que nous ayons pris à tâche de nous copier mutuellement pour effacer les moindres traces de nos haines'.20 Quoi qu’il en soit, la réception du théâtre anglais dans la France des Lumières tient du paradoxe : les procédés qui rebutent les apôtres d’une sociabilité harmonieuse contribuent à renforcer, au sein du public, le sentiment d’une commune appartenance à l’humanité, qui est au cœur du projet des réformateurs du théâtre français au XVIIIe siècle.

  • 20. Grimm, Diderot et alii, Correspondance littéraire, t. X, avril 1774 (Paris : Tourneux, 1879), p. 415.

Further Reading

Angel Perez, Elisabeth et Lecercle, François, Haine de Shakespeare (Paris : SUP, coll. “eTheatrum mundiˮ, 2017), https://sup.sorbonne-universite.fr/catalogue/litteratures-francaises-comparee-et-langue/e-theatrum-mundi/la-haine-de-shakespeare.

Canova-Green, Marie-Claude, 'La comédie anglaise aux XVIIe et XVIIIe siècles : modèle ou antimodèle ?', Littératures classiques (n°27, printemps 1996), p. 353-365.

Charrier-Vozel, Marianne, 'Sociabilité franco-britannique et création théâtrale dans les correspondances de Mme du Deffand et de Mme Riccoboni' dans Annick Cossic-Péricarpin & Hélène Dachez (dir.), La sociabilité en France et en Grande-Bretagne au Siècle des Lumières, t. II, Les enjeux thérapeutiques et esthétiques de la sociabilité au XVIIIe siècle (Paris : Éd. Le Manuscrit, coll. “Transversalesˮ, 2013), p. 285-308.

Cossic-Péricarpin, Annick et Kerhervé, Alain (dir.), La Sociabilité en Grande-Bretagne au Siècle des Lumières. L’émergence d’un nouveau modèle de société, t. V, Sociabilités et esthétique de la marge (Paris: Éd. Le Manuscrit, coll. “Transversalesˮ, 2016).

Coudreuse, Anne, Le goût des larmes au dix-huitième siècle (Paris : PUF, 1999).

Frantz, Pierre, L’Esthétique du tableau dans le théâtre du XVIIIe siècle (Paris : PUF, 1998).

Lochert, Véronique, 'Le tempérament dramatique des nations : le parallèle des théâtres dans les traités théoriques des XVIIe et XVIIIe siècles' dans Jeffrey Hopes & Hélène Lecossois (dir.), Théâtre et nation (Rennes : Presses universitaires de Rennes, 2011), p. 159-169.

Louvat-Molozay, Bénédicte et March, Florence (dir.), Les Théâtres anglais et français (XVIe-XVIIIe siècles). Contacts, circulation, influences (Rennes : Presses Universitaires de Rennes, coll. “Le spectaculaireˮ, 2016).

Marchand, Sophie, 'Les Lumières et la nostalgie des grands crimes. À propos de quelques adaptations françaises de la domestic tragedy', Littératures classiques (vol. 67, n° 3, 2008), p. 187-200.