French epistolary novel

La lettre d'amour

Abstract

Profitant du phénomène éditorial que sont les secrétaires, liée aussi bien à la société de la conversation, dont la lettre est un prolongement et un succédané, qu’à la vogue des correspondances célèbres qui consacrent la lettre comme ‘petit genre’, la littérature épistolaire foisonne au XVIIIe siècle. Le roman par lettres, expression directe de la sociabilité de l’époque et d’une société dont il est le miroir, porte en lui l’esprit et l’évolution d’un siècle protéiforme qui construit les bases de la modernité à venir. En son sein se jouent notamment le cheminement vers le réalisme bourgeois du XIXe siècle et l’avènement d’un nouvel ordre social.

Le roman épistolaire est l’une des formes littéraires les plus accomplies qu’assume la sociabilité française du XVIIIe siècle qui s’identifie principalement avec la conversation, rite central de l’art de vivre en société1  et expression de l’idéal de l’honnêteté. ‘Genre amphibie, la conversation règle à la fois la sociabilité orale et les œuvres écrites ou imprimées que celle-ci approuve et dont elle se nourrit’2 et son âge d’or coïncide avec la naissance, le développement et l’apogée du roman par lettres. En tant que prolongement de l’art de la conversation, la lettre favorise l’échange sociable et la convivialité virtuelle, elle se prête à l’expression de tous les sujets, fixe ses règles sur le modèle conversationnel et s’impose dès la seconde moitié du XVIIe siècle au rang des genres mineurs que la littérature s’assimile. L’authenticité que la lettre est censée recéler, les qualités ‘françaises’ qu’elle se vante d’exprimer, la fonction pédagogique et morale dont elle hérite de l’Antiquité, sous-tendent la soif de réalisme et la recherche de légitimation qui caractérisent le roman du XVIIIe siècle ainsi que son penchant à l’édification morale. Profitant du phénomène éditorial que représentent les secrétaires qui se répandent dès le XVIIe siècle, enregistrant la vogue des correspondances célèbres qui intronisent la forme épistolaire, le roman par lettres foisonne ainsi au XVIIIe siècle car il se prête plus que toute autre forme romanesque à traduire les aspirations d’une époque, de la société dont il émane et dont il est le reflet. Il incarne également un espace de dialogue fécond entre la France et l’Angleterre à travers les chassés-croisés thématiques et formels que la forme entérine d’un côté et de l’autre de la Manche. Mais si les influences réciproques et les revendications de paternité témoignent de la vitalité d’un genre par là-même fortement ancré dans son temps, le roman épistolaire est aussi le terrain sur lequel se joue l’évolution de la forme romanesque propre à chaque littérature. En France, un combat se livre en son sein entre une sociabilité qui substantifie le genre et l’avènement d’une société nouvelle se construisant sur ses cendres.

  • 1. Benedetta Craveri, ‘L’esprit français de la conversation’, Revue d’Histoire littéraire de la France (122ème année, n° 3, septembre 2022), p. 674.
  • 2. Marc Fumaroli, Trois institutions littéraires (Paris : Gallimard, 1994), p. 152.

La sociabilité française jusqu’en 1789 repose sur ce type particulier de conversation mondaine qui constitue pendant près de deux siècles l’identité sociale de la France d’Ancien Régime: légèreté et profondeur, élégance et plaisir, recherche de la vérité et respect de l’opinion de l’autre, culte de la femme, introspection psychologique, réflexion morale, dialogue philosophique et débat d’idées rivalisent dans les salons et participent de cette théâtralisation d’un art de vivre mettant sur un pied d’égalité la noblesse, les hommes de lettres, les savants et les philosophes.3  Ce prestige s’étend dès le XVIIe siècle à la lettre chargée d’entretenir l’art de la conversation entre absents et génère d’ultérieurs réseaux relationnels. L’habitude de lire les lettres reçues dans les salons décuple le potentiel sociable de cette forme écrite et codifiée de conversation. Les manuels épistolaires, qui se multiplient au XVIIe et au XVIIIe siècle, montrent combien la lettre est devenue un outil indispensable au commerce entre honnêtes gens dont il faut maîtriser les règles. Si ces secrétaires, aussi diffus en France qu’en Angleterre, permettent ‘de pointer certaines formes de sociabilité de part et d’autre de la Manche’ et de ‘tisser des réseaux d’échanges transmanche où se définissent de nouvelles formes de sociabilité’,4 la diffusion des correspondances célèbres institue l’épistolographie comme un art. Des lettres d’Étienne Pasquier à celles de Balzac ou de Voiture, des épîtres de Bussy-Rabutin à celles de Madame de Sablé, de Madame de Sévigné ou de Madame Du Deffand, la lettre se hisse au rang de ‘petit genre’ littéraire, préparant son entrée dans le domaine romanesque.

Le rôle central qu’occupent les femmes au sein des salons explique la primauté qu’elles recouvrent en tant qu’épistolières. Plus enclines à enregistrer les mouvements de la sensibilité mais aussi plus proches de l’esthétique du naturel que requièrent la lettre et la conversation, les femmes orientent indirectement l’origine du roman épistolaire français, qui naît au XVIIe siècle comme roman d’amour par lettres. En 1669, les Lettres portugaises traduites en français du vicomte de Guilleragues – un ensemble de cinq lettres d’une religieuse portugaise à un amant infidèle l’ayant abandonnée – cristallisent la tradition de la lettre d’amour passionnée, variation sur le modèle de la correspondance d’Héloïse et d’Abélard et des Héroïdes ovidiennes. La lettre devient ainsi l’instrument de fictionnalisation de la passion au moment même où celle-ci est vécue. L’anonymat qu’entretient Guilleragues renforce l’impression d’une correspondance authentique et souligne l’aspiration du roman de l’époque à la vraisemblance. Cherchant à s’éloigner de l’imaginaire pour réagir contre le discrédit qui le frappe depuis toujours, le roman se saisit de la lettre pour ‘faire vrai’ à travers la subjectivité et l’intériorisation de l’expérience vécue. Dans le roman épistolaire, l’auteur invisible abolit la distance entre l’épistolier et le lecteur, entretenant l’illusion réaliste et l’identification. Le XVIIIe siècle le relèguera au rang d’éditeur, de rédacteur ou de simple dépositaire du recueil de lettres, cultivant le trompe-l’œil devant garantir la véridicité de la correspondance mais jouant aussi, à travers le péritexte, à confondre un public désormais clairvoyant pour l’inciter à s’interroger de plus près sur les contenus réalistes que le roman contient. Le succès des Lettres de Babet d’Edme Boursault (1669), des Lettres galantes de Madame**** d’Anne Ferrand (1691), des Lettres d’une Péruvienne de Madame de Grafigny (1747), des Lettres de Mistriss Fanni Butlerd de Madame Riccoboni (1757) – qui se présentent comme traduites de l’anglais – ou encore des Lettres de la duchesse de*** au duc de*** de Crébillon (1768) – sans oublier les Lettres de la Grenouillère de Vadé (1749) qui proposent une version parodique et poissarde du roman d’amour par lettres – illustre la vitalité d’un filon qui intègre la prédilection féminine pour les débats psychologiques autour des questions d’amour. La critique des mœurs françaises, amorcée par Montesquieu dans les Lettres persanes (1721) à travers la notion de relativisme social et culturel, s’y fait place cependant et la Péruvienne Zilia perçoit bien vite la nature réelle de la société parisienne :

  • 3. Voir Benedetta Craveri, L’âge de la conversation (Paris : Gallimard, 2013).
  • 4. Alain Kerhervé, ‘Introduction. Une sociabilité littéraire et artistique’, in Annick Cossic-Péricarpin et Alain Kerhervé (dir.), La Sociabilité en France et en Grande-Bretagne au Siècle des Lumières. L’émergence d’un nouveau modèle de société, Tome V Sociabilités et esthétiques de la marge (Paris : Éditions Le Manuscrit, 2016), p. 24.

Ce n’est pas sans un véritable regret, mon cher Aza, que je passe de l’admiration du génie des Français au mépris de l’usage qu’ils en font. Je me plaisais de bonne foi à estimer cette nation charmante; mais je ne puis me refuser à l’évidence de ses défauts.
[…] C’est avec une bonne foi et une légèreté hors de toute croyance que les Français dévoilent les secrets de la perversité de leurs mœurs. Pour peu qu’on les interroge, il ne faut ni finesse ni pénétration pour démêler que leur goût effréné pour le superflu a corrompu leur raison, leur cœur et leur esprit; qu’il a établi des richesses chimériques sur les ruines du nécessaire; qu’il a substitué une politesse superficielle aux bonnes mœurs, et qu’il remplace le bon sens et la raison par le faux brillant de l’esprit.5

  • 5. Françoise de Grafigny, Lettres d’une Péruvienne (lettre XXIX), in Lettres portugaises, Lettres d’une Péruvienne et autres romans d’amour par lettres, éd. Bernard Bray et Isabelle Landy-Houillon (Paris : Garnier Flammarion, 1983), p. 328.

La lettre d’amour et la lettre-reportage sont à l’origine de deux filons majeurs du roman épistolaire, qui se façonne selon de savants dosages d’intrigue sentimentale et de vision satirique tels que les Lettres persanes les ont mis à l’honneur. Dans une moindre mesure, le roman par lettre à confident comme celui de Mme Riccoboni, Lettres de Milady Juliette Casteby à Milady Henriette Campley, son amie (1759) apparaît comme une variante du roman d’amour par lettres.

La structure du roman épistolaire varie au cours du siècle de la monodie ou lettre sans réponse (Lettre d’une Péruvienne) à l’échange unilatéral (Lettres de Fanni Butlerd), du duo (Les Malheurs de l’inconstance de Dorat) au triangle tronqué (Lettres d’Amabed de Voltaire) à la structure polyphonique qui gagne la plupart des romans de la seconde moitié du XVIIIe siècle, où les voix qui s’entremêlent miment les réseaux de l’échange sociable, multiplient les points de vue et les interprétations différentes d’une même vérité que détermine l’appréciation subjective. Les Lettres persanes fournissent au début du XVIIIe siècle le prototype du roman épistolaire à visée critique et à plusieurs voix. Recueillant la vogue de l’exotisme oriental, Montesquieu utilise le décentrement procuré par le regard des deux persans pour dresser un tableau ironique et satirique de la société française du début du XVIIIe siècle et ébrécher l’ethnocentrisme français. L’auteur justifie le choix de la forme épistolaire pour son caractère ductile, qui la rend supérieure à toute autre forme romanesque et apte à exprimer les sujets les plus variés :

[…] dans les romans ordinaires, les digressions ne peuvent être permises que lorsqu’elles forment elles-mêmes un nouveau roman. […] dans la forme de lettres, où les acteurs ne sont pas choisis, et où les sujets qu’on traite ne sont dépendants d’aucun dessein ou d’aucun plan déjà formé, l’auteur s’est donné l’avantage de pouvoir joindre de la philosophie, de la politique et de la morale, à un roman […].6

  • 6. Montesquieu, ‘Quelques réflexions sur les Lettres persanes’ [1758], in Lettres persanes, éd. Alain Sandrier (Paris : Gallimard, 2006), p. 8.

La vogue du roman par lettres gagne toute l’Europe. En Angleterre, le succès de Paméla ou la vertu récompensée (1741), de Clarisse (1748) et de l’Histoire de Sir Charles Grandison (1753) de Samuel Richardson décrètent la naissance du novel en consacrant le roman comme genre anglais par excellence.7  Immédiatement traduites, ces œuvres influencent la littérature épistolaire française de la seconde moitié du XVIIIe siècle. L’engouement de Diderot, auteur d’un Éloge de Richardson, pour l’œuvre du romancier anglais, l’impact que ce dernier exerce sur Julie ou la Nouvelle Héloïse de Rousseau (1761), sur Les Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos (1782)8  et sur les romans en général de Madame Riccoboni, ne sont que les signes les plus évidents d’un échange qui féconde et infléchit le roman épistolaire français sans entamer certaines spécificités qui l’ont fondé. L’appartenance des personnages de Richardson à diverses classes sociales, le réalisme qui affiche les mœurs réelles de la société anglaise et se glisse même dans le langage, la vocation instructive et édifiante de ces romans véhicules d’une morale bourgeoise, mettent en scène le conflit entre les valeurs de l’individu et la société9  et font émerger un courant plus réaliste se concentrant sur l’expérience individuelle. Le roman épistolaire français reste, quant à lui, le domaine où évolue une noblesse oisive, cultivant les loisirs aristocratiques de la sociabilité dans un espace clos, toujours plus coupée du pouvoir politique, ayant perdu sa raison d’être et la conscience de l’évolution historique, en passe d’être surclassée par la bourgeoisie montante.

  • 7. Samuel Richardson, Paméla ou la Vertu récompensée, éd. Shelly Charles (Paris : Classiques Garnier, 2022), p. 18. Voir également Shelly Charles, Pamela ou les Vertus du roman. D’une poétique à sa réception (Paris : Classiques Garnier, 2018).
  • 8. Voir Shelly Charles, ‘Clarisse, ou les dessous des Liaisons’, Poétique (n° 121, février 2000), p. 21-47.
  • 9. Alain Montandon, Le Roman au XVIIIe siècle en Europe (Paris : Presses Universitaires de France, 1999), p. 241-242.

Les deux romans épistolaires majeurs que sont La Nouvelle Héloïse et Les Liaisons dangereuses se font indirectement les fossoyeurs du roman épistolaire à travers une remise en cause du modèle social sur lequel celui-ci repose et sur lequel il a bâti son prestige littéraire. Le sentimentalisme du roman richardsonien, son idéalisation moralisatrice et ce rapport étroit entre vertu et sensibilité imprègnent La Nouvelle Héloïse de Rousseau qui exalte à travers une action simple mais à structure polyphonique le bien-fondé des vertus familiales bourgeoises. Le lyrisme qui habite les pages de Rousseau, la réduction du nombre de personnages, la simplicité de l’action et le triomphe de la subjectivité disposent la lettre à devenir épanchement, expression d’une sensibilité et à se confondre parfois, comme dans Paméla, à un monologue proche du journal intime. Mais l’Arcadie que constitue la petite société de Clarens dans La Nouvelle Héloïse évolue loin des salons de Paris et s’efforce de moduler une conversation qui lui est propre (Fumaroli 165-168) : le réquisitoire que Saint-Preux dresse de la conversation parisienne dit assez du sentiment de l’auteur sur la sociabilité de son temps.10  Le roman de Laclos dénonce pour sa part le danger des liaisons jusque dans son titre en offrant le miroir d’une sociabilité désormais dévoyée. En faisant des deux libertins que sont la Marquise de Merteuil et le Vicomte de Valmont les chefs d’orchestre d’une intrigue où l’action avance à coup de lettres et dénonce la diffusion capillaire et insidieuse du mal dans une société ayant désormais renoncé aux prérogatives de son statut, Laclos fustige le libertinage, apanage d’une noblesse décadente que la Révolution française allait bientôt engloutir. ‘Livre de sociabilité terrible’ selon la définition de Baudelaire, ‘testament sentimental de toute une société’ d’après Paul Bourget, Les Liaisons dangereuses représentent l’apogée du roman épistolaire français pour la maîtrise des structures de l’échange épistolaire polyphonique illustrées dans toutes leurs manifestations. Mais en dénaturant au profit du mal les principes du commerce épistolaire Laclos montre combien la lettre peut être autant l’espace de la transparence que celui du masque, tout comme les conventions de la sociabilité et le jeu du paraître social dont les deux libertins se servent avec dextérité renferment l’hypocrisie de la politesse mondaine dont la manifestation extrême réside dans le libertinage.

  • 10. Voir Jean-Jacques Rousseau, Julie ou La Nouvelle Héloïse, Lettre XIV, Seconde Partie, in Œuvres complètes, tome II, éd. Bernard Gagnebin et Marcel Raymond (Paris : Gallimard, 1961), p. 231-236.

Laclos liquide ainsi ‘un genre condamné de toute manière par la ruine prochaine de la civilisation dont il était l’une des expressions les plus fidèles’.11  Comme l’affirme Laurent Versini, ‘Honnêteté, sociabilité: le roman épistolaire les exprime, les véhicule, les répand; avec leur disparition au profit d’élans populaires ou de l’individualisme romantique, il disparaît ou se survit, tant il est vrai que ce genre, expression d’une société à laquelle il renvoie son reflet, est un fait de civilisation’.12  Les derniers romans épistolaires du siècle prêtent leur voix aux émigrés et aux proscrits comme dans L’Émigré de Sénac de Meilhan (1797). Senancour avec Oberman (1804) rapproche toujours plus le roman épistolaire du monologue et du journal intime. Dans la préface des Mémoires de deux jeunes mariées (1842), qui repropose le duo épistolaire, Balzac constate enfin la quasi disparition du genre depuis quarante ans.

 

  • 11. Choderlos de Laclos, Œuvres complètes, éd. Laurent Versini (Paris : Gallimard, 1979), p. 1154.
  • 12. Laurent Versini, Le roman épistolaire (Paris : Eurédit, 2013), p. 49.
Cite this article
D'ASCENZO Federica, "French epistolary novel", The Digital Encyclopedia of British Sociability in the Long Eighteenth Century [online], ISSN 2803-2845, Accessed on 12/01/2022, URL: https://www.digitens.org/en/notices/french-epistolary-novel.html

Further Reading

Calas, Frédéric, Le Roman épistolaire (Paris : Armand Colin, 2005).

Chevalier, Anne, L’Épistolaire. La lettre, le roman par lettres (Paris : Nathan, 2002).

Gambelli, Delia, Norci Cangiano, Letizia et Pompejano, Valeria, Il romanzo epistolare in Francia nel Settecento (Rome: Biblink editori, 2008).

Haroche-Bouzinac, Geneviève, L’Épistolaire (Paris : Hachette, 1995).

Hellegouarc’h, Jacqueline (éd.), Anthologie. L’art de la conversation, préface de Marc Fumaroli (Paris : Dunod, 1977).

Omacini, Lucia, Le Roman épistolaire français au tournant des Lumières (Paris : Honoré Champion, 2003).

Strosetzki, Christoph et Bray,  Bernard (dir.), Art de la lettre. Art de la conversation à l’époque classique en France (Paris : Klincksieck, 1995).