Literary Academies

Three Arcadians, published by John Smith, mezzotint, circa 1683-1729. © National Portrait Gallery, London, NPG D11802

Abstract

À distance ou en présence, les académies littéraires se font lieu d’interactions et de sociabilités intellectuelles à l’époque moderne. Des académies royales hautement institutionnalisées aux académies salonnières italiennes, elles incarnent les pratiques lettrées et savantes dans les milieux intellectuels européens. Définir l’académie comme lieu de sociabilités se fera à partir du cas principal de l’Arcadie italienne, en la replaçant dans l’Europe des académies. L’étude des différentes formes de sociabilité offre une entrée pour caractériser les académies par les pratiques qui s’y manifestent, et pour dépasser la définition lexicale initiale par une approche sociale de l’institution.

À l’époque moderne, les académies littéraires s’insèrent dans le tissu urbain des cités européennes et deviennent des lieux incontournables de sociabilités intellectuelles. Selon le dictionnaire de Furetière (1690), une académie correspond à une ‘assemblée de gens de lettres où l’on cultive les Sciences et les Beaux-Arts’, établie par lettre patente en France, ce qui leur confère un cadre fortement institutionnalisé et un lieu dédié, en raison de leur rapport au pouvoir royal. En Italie, ce terme recoupe des pratiques beaucoup plus vagues. Il définit uniquement un cercle des philosophes ou une assemblée d’hommes érudits jusqu’à la troisième édition du Vocabulaire de la Crusca (1691), car sa signification englobe dès lors un lieu de réunion ou une institution publique comme une université. En Italie, les académies sont initiées par les relations sociales et ne peuvent se défaire de leur proximité avec la forme des salons littéraires. En Angleterre, la notion d’académie réfère à une forme d’ ‘association volontaire’ et informelle, comme les fraternités et les sociétés, jusqu’au début du XVIIe siècle, puis son usage réapparaît dans les premières années du siècle suivant pour désigner des associations à vocation artistique (Académie de Peinture fondée en 1711 par exemple)1: l’informalité de ces groupes littéraires ou artistiques britanniques, bien que nommés sous l’appellation de sociétés ou d’académies, rapproche ce modèle des pratiques italiennes. Au contraire, les académies françaises naissent d’un désir d’institutionnalisation, tant de la part des membres du groupe, que du pouvoir royal. Les académies de province trouvent leur origine dans des cercles d’amis: dès le XVIe siècle, les ‘milieux’2 lettrés des centres urbains prouvent leur ‘goût de l’association’ par l’organisation de réunions privées (salons, chambres de lecture), qui deviennent par la suite des académies afin de suivre une politique culturelle de la capitale, et reçoivent une patente royale.3 Néanmoins, la tradition académique française se détache progressivement de la forme salonnière. Les académies et les salons deviennent ‘des formes de sociabilité coexistantes mais hétérogènes’ (Roche 47) et se succèdent dans la vie mondaine: elles se dissocient tout en restant proches.

  • 1. Clark Peter, British clubs and societies 1580-1800: the origins of an associational world (Oxford: Oxford University Press, 2000), p. 10-11.
  • 2. Jean Boutier, Brigitte Marin et Antonella Romano (dirs.), Naples, Rome, Florence: une histoire comparée des milieux intellectuels italiens (XVIIe-XVIIIe siècles) (Rome: École française de Rome, 2005).
  • 3. Daniel Roche, Le Siècle des Lumières en province: académies et académiciens provinciaux, 1680-1789 (Paris: Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales, 1989, vol. I), p. 24.

Les académies italiennes naissent très souvent dans les demeures d’érudits ou de patriciens citadins, et ne connaissent pas nécessairement une institutionnalisation par l’occupation d’un lieu dédié ou par le pouvoir local: les individus organisent les réunions à domicile autour de repas avec des personnes choisies, dans une habitation privée. De fait, une correspondance s’établit avec un salon littéraire français, considéré comme ‘un domicile ouvert régulièrement à ceux qui ont été présentés, et abritant une sociabilité mixte, régie par les normes de la civilité’.4 En d’autres termes, cette forme d’association ‘répond aux besoins primaires de la vie ‘civile’ […] à une demande de socialisation des processus culturels [et qui] produit son organisation disciplinée, régulée, structurée, combinant le besoin de plaisir, de jeu, de divertissement, avec celui de la culture’.5 L’abondance d’académies dans toutes les villes d’Italie6 depuis le XVIe siècle – des réunions privées à domicile jusqu’aux institutions durables comme la Crusca – , peut être un facteur explicatif de l’importance plus limitée des salons: certaines académies ont joué leur rôle par les pratiques de sociabilité qui s’y manifestent, en raison de l’importance de la discussion dans ces deux types de lieux. L’art de la conversation est central dans les salons parisiens, aux côtés des jeux et des lectures (Lilti 273-318). Cette pratique fait écho à celle des académies italiennes, qui visent un ‘être ensemble (conversari : cum, versari), à la mesure de la nature de l’homme, un animal conversevole (sociable)’, et un ‘loisir studieux à l’écart de la vie publique’ (otium litteratum), à interpréter avec son opposé dans la langue latine de negotium. Elles sont ainsi une forme de la ‘parole savante’, et lieu privilégié de la conversation lettrée.7

Selon G. Simmel, la sociabilité trouve son origine dans une ‘impulsion’ individuelle visant un ‘sentiment propre et de la satisfaction’, et se réalise dans des ‘actions réciproques entièrement pures’ entre les individus, c’est-à-dire sans ‘référence matérielle’. La conversation sociable atteindrait cet objectif car, au contraire d’une discussion quotidienne transmettant un contenu, ‘la matière du discours n’est plus que le support indispensable des attraits que l’échange vivant de la parole déploie comme tel’.8 Penser les académies par les individus qui la composent nécessite d’entendre la notion de sociabilité non pas comme tempérament ou comportement, mais comme des formes d’association et de pratiques culturelles: M. Agulhon considère que la sociabilité réside dans l’apparition ‘d’associations volontaires’, initialement informelles, qui deviennent par la suite formalisées9, ce qui est le cas des académies littéraires italiennes.

Bien qu’être académicien implique un caractère sociable et poli, étudier l’institution comme lieu de sociabilité ‘consiste à se demander, non pas où s’arrête le milieu intellectuel, mais de quelle manière il fonctionne, ou encore à chercher comment cerner une spécificité intrinsèque plutôt que de tenter de dessiner des frontières externes’.10 Cette notion a favorisé une approche sociale par les femmes et hommes qui peuplent la République des lettres, entité si idéalisée et virtuelle, par l’étude de leurs pratiques intellectuelles.11 

  • 4. Antoine Lilti, Le Monde des salons, sociabilité et mondanité à Paris au XVIIIe siècle (Paris: Fayard, 2005), p. 69.
  • 5. Amedeo Quondam, ‘La scienza et l’accademia‘, Università, accademie e società scientifiche in Italia e in Germania dal Cinquecento al Settecento (Bologne: Il Mulino, 1981), p. 21-68.
  • 6. Michele Maylender, Storia delle accademie d’Italia, (Bologne: Licinio Cappelli, 1926, 5 vols.).
  • 7. Françoise Waquet, Parler comme un livre: l’oralité et le savoir, XVIe-XXe siècle, (Paris: A. Michel, 2003) p. 192-214.
  • 8. Georg Simmel, Sociologie et épistémologie (Paris: Presses Universitaires de France, 1981), p. 121-136.
  • 9. Maurice Agulhon, Le Cercle dans la France bourgeoise 1810-1848: étude d’une mutation de sociabilité (Paris: A. Colin, 1977), p. 12.
  • 10. Michel Trebitsch, ‘‘Avant-Propos : la Chapelle, le Clan et le Microcosme‘, Sociabilités intellectuelles : lieux‘, milieux, réseaux (Paris: Institut d’histoire du temps présent : CNRS, 1992), p. 12.
  • 11. Stéphane Van Damme et Antoine Lilti, ‘Un ancien régime de la sociabilité ? L’héritage des Républicains des lettres‘, La Grande chevauchée: faire de l’histoire avec Daniel Roche, (Genève: Droz, 2011), p. 90.

Les associations d’individus sont à l’origine des académies italiennes: les autorités politiques ou royales ne décident que rarement de la création d’une institution. Par exemple, à Naples, il existe seulement deux académies d’Etat érigées tardivement: la Ercolense (1755) et celle de Sciences et Belles-Lettres (1778).12 Au contraire, la fameuse académie florentine de la Crusca (1582) est fondée pour purifier et étudier la langue italienne, par la volonté d’un groupe d’amis tous membres de l’académie Fiorentina (1540).13 De même, l’Arcadie apparaît à Rome en octobre 1690 grâce à un cercle amical issu de l’académie des Infecondi (1632): la filiation institutionnelle s’établit par les relations sociales entretenues par les membres qui pérennisent un groupe social plutôt qu’une institution. L’Arcadie connaît une itinérance dans les palais romains, avant d’avoir un siège définitif créé sur les pentes du Janicule en 172614: cela lui confère une forme hybride car de nombreuses procédures existent (admissions, diplômes, lois), alors que les réunions sont tenues dans les jardins et demeures privés. Mais l’espace institutionnel de l’Arcadie ne s’arrête pas à Rome car près de cent implantations locales, nommées colonies, apparaissent dans les villes italiennes. Des groupes d’érudits locaux, constitués à partir de réseaux de connaissances, s’organisent pour former une filiale de l’Arcadie dans leur lieu de résidence : l’institutionnalisation conduit à l’adoption de règles communes, de procédures d’admission et à l’organisation d’au moins deux réunions par an, mais n’oblige pas l’attribution d’un lieu dédié, ce qui conduit certaines colonies à conserver la forme-salon par des réunions à domicile et ainsi des pratiques de conversation parmi un groupe choisi d’hommes et femmes de lettres. 

La colonie d’Urbin, fondée en 1701, met en évidence la proximité entre les pratiques d’un salon, et celle de l’Arcadie: ‘les académies privées, et la colonie, maintiennent sur pied notre célèbre, et antique académie des Assorditi’, écrit huit ans plus tard le fondateur.15 Ces lieux de sociabilités ont pour finalité de préserver un groupe intellectuel local, et l’illustre académie des Assorditi (1550). Les réunions privées prennent la forme d’un salon littéraire, en raison de leur organisation chez un particulier, et des sociabilités choisies. En ce sens, la notion d’académie recoupe une réalité différente de celle connue en France car les pratiques littéraires et mondaines se côtoient, mêlant ainsi la formalité institutionnelle arcadique avec l’informalité issue des activités de divertissement et de sociabilité.

  • 12. Anna Maria Rao, ‘Fra amministrazione e politica, gli ambienti intellettuali napoletani‘, Naples, Rome, Florence: une histoire comparée des milieux intellectuels italiens (XVIIe-XVIIIe siècles) (Rome: École française de Rome, 2005), p. 35‑88.
  • 13. Giovanni Battista Zannoni, Storia della Accademia della Crusca e rapporti ed elogi editi e inediti detti in varie adunanze solenni della medesima (Florence: Tipografia del Giglio, 1848), p. 1‑4.
  • 14. Susan M. Dixon, Between the real and the ideal: the Accademia degli Arcadi and its garden in eighteenth-century Rome, (Newark: University of Delaware Press, 2006).
  • 15. Traduction de la lettre conservée à la Bibliothèque Angelica de Rome, Archives de l’Arcadie, manuscrit 26, f. 204v.

Les réunions publiques, organisées pour une célébration précise, donnent lieu à des récitations de poésies où sont conviées les élites ecclésiastiques et citadines locales. L’organisation événementielle de l’Arcadie se déroule comme dans les académies provinciales françaises, en raison de l’existence de deux formes de réunion: ‘le huis-clos et le spectacle sont pour les académiciens les deux faces d’une liturgie civile de la cohérence’ (Roche 134). Dans ce cas-ci, la forme-spectacle permet de multiplier les formes de sociabilités car ces assemblées publiques s’accompagnent de discussion et repas avec des personnes extérieures à l’académie. Assister à ces festivités contribue à faire entrer l’Arcadie dans les ‘pratiques de convivialité des élites urbaines’ (Lilti 10). Ces assemblées sont l’occasion de partager un repas et d’écouter musique et poésie, et, plus généralement, de se rencontrer. La question du repas apparaît de façon transversale, et ponctuellement dans les lettres: il est important qu’il y ait des ‘rafraîchissements’, boissons et nourritures. Un certain nombre de lettres offre une description des réunions, dont celle écrite par le secrétaire de la colonie d’Arcadie de Gorizia en 1782: ‘dès notre arrivée dans la grande salle magnifiquement préparée, nous avons eu droit à du chocolat et à des rafraîchissements qui, accompagnés de café, ont duré jusqu'au soir. Je ne parle pas du déjeuner [...] durant lequel, sur la musique pastorale, notre Silveno chantait des vers français.‘16 Les plaisirs de la convivialité, comme les repas, et les pratiques littéraires de récitation de poésies sont ici associés. Ce type de festivité peut faire écho aux pratiques du théâtre de société, existant en France.17 Ces réunions publiques incarnent un haut lieu de sociabilités aristocratiques, par l’importance de l’apparat et du décor, et du divertissement pour l’auditoire.

  • 16. Traduction de la lettre conservée à la Bibliothèque Angelica de Rome, Archives de l’Arcadie, manuscrit 39, ff. 261r-262v. Silveno correspond au nom arcadique de Maximilian Joseph von Lamberg.
  • 17. Marie-Emmanuelle Plagnol-Diéval, Le Théâtre de société. Un autre théâtre ? (Paris: H. Champion, 2003).

À distance, de nouvelles sociabilités apparaissent. Les lettres incarnent une trace matérielle des relations existantes, à la fois entre l’expéditeur et le destinataire, et par les personnes citées dans le texte. Les correspondances sont loin d’être ‘un stock de lettres immobiles’, car elles donnent à voir les différentes facettes d’une relation et les enjeux matériels qu’impliquent la distance.18 L’Arcadie crée une sociabilité épistolaire polie, par l’établissement d’un système de communication construit sur l’univers pastoral: les surnoms arcadiques, propres à chacun des membres sont utilisés pour se nommer, et les dates peuvent être écrites selon le calendrier académique basé sur les olympiades grecques. En France et en Angleterre, les membres correspondants des académies contribuent à l’extension de l’espace social académique, par l’inclusion de membres non-résidents. Ainsi, la correspondance devient un devoir attribué à certains académiciens et incarne un caractère central de l’activité académique, tant à la Société Royale de Londres qu’à l’Académie des Sciences de Paris.19 Pour l’Arcadie, les implantations locales nécessitent de nombreux échanges avec Rome, qui centralise les demandes d’admission, la production de diplômes et les publications académiques. La distance implique ainsi de nouvelles pratiques dans l’établissement et le maintien du lien social: la relation peut commencer par une prise de contact ou une lettre de recommandation, pour s’étoffer et devenir régulière sur plusieurs années. Plus fréquemment, le lien existant d’amitié conduit à la fondation d’une nouvelle implantation locale. Ainsi, l’institution académique ne peut se concevoir sans son versant social et sans les sociabilités qui s’y manifestent. Les relations amicales lui préexistent et la font naître. Elles sont essentielles pour son fonctionnement durant son existence – tant en présence pour les différentes assemblées, qu’à distance par les échanges épistolaires – , et elles peuvent lui survivre, si l’académie disparaît.

  • 18. Pierre-Yves Beaurepaire, ‘Introduction‘, La Plume et la toile : pouvoirs et réseaux de correspondance dans l’Europe des Lumières (Arras: Artois presses université, 2002), p. 28.
  • 19. David A. Kronick, ‘The Commerce of Letters: Networks and ‘Invisible Colleges‘ in Seventeenth and Eighteenth Century Europe‘, The Library Quarterly (vol. 71, no 1, 2001), p. 28-43.

Further Reading

Beaurepaire, Pierre-Yves, Häseler, Jens et McKenna, Antony (eds.), Réseaux de correspondance à l’âge classique (XVIe-XVIIIe siècle) (Saint-Etienne: Publications de l’Université de Saint-Etienne, 2006)

Betri, Maria Luisa et Brambilla, Elena (eds.), Salotti e ruolo femminile in Italia: tra fine Seicento e primo Novecento (Venise: Marsilio, 2004)

Deramaix, Marc, Galland-Hallyn, Perrine et Vagenheim, Ginette (eds.), Les Académies dans l’Europe humaniste : idéaux et pratiques (Genève: Droz, 2008)

Dowey, James, Mind over matter: access to knowledge and the British industrial revolution, PhD thesis, The London School of Economics and Political Science, 2017.

Fiorelli Malesci, Francesca et Coco, Giulia (eds.), Firenze in salotto: intrecci culturali dai riti aristocratici del Settecento ai luoghi della sociabilità moderna (Florence: Edizioni dell’Assemblea, 2017)

Hurel, Daniel Odon et Laudin, Gérard (eds.), Académies et sociétés savantes en Europe (1650-1800) (Paris: H. Champion, 2000) 

Montègre, Gilles, La Rome des Français au temps des Lumières : capitale de l’antique et carrefour de l’Europe, 1769-1791 (Rome: École française de Rome, 2011)

Roche Daniel, Les Républicains des lettres, gens de culture et Lumière au XVIIIe siècle (Paris: Fayard, 1988).

 

In the DIGIT.EN.S Anthology
 

Nouvelles de la République des Lettres (1779).