Marie-Jeanne Riccoboni

Gravure de Marie-Jeanne Riccoboni par Couché fils,1826

Abstract

Les titres et les noms des personnages des romans de Mme Riccoboni témoignent du lien étroit qui unit les lecteurs français et l’Angleterre. Sa correspondance échangée avec David Garrick et Robert Liston révèle le rôle  fondamental joué par la sociabilité dans la diffusion des œuvres entre les deux pays et dans l’évolution de la création théâtrale au XVIIIe siècle.

Marie-Jeanne Laboras de Mézières est née le 23 octobre 1713 à Paris. À l’âge de 21 ans, elle épouse François Riccoboni, le fils du directeur de la Troupe des Italiens à Paris et commence une carrière théâtrale qu’elle abandonne à l’âge de 43 ans pour la littérature. Après s’être séparée de son mari en 1757, elle s’installe avec son amie, l’ancienne comédienne Thérèse Biancolelli, rue Poissonnière, à Paris. Les titres de ses œuvres témoignent de l’engouement des lecteurs français pour la littérature anglaise et des liens étroits qui unissent les deux pays. Les échanges épistolaires réguliers établis avec ses amis David Garrick et Robert Liston resserrent ces liens qui participent d’une sociabilité active au siècle des Lumières.1

  • 1. Mme Riccoboni's Letters to David Hume, David Garrick, Robert Liston, edited by James C. Nicholls, Oxford, The Voltaire Foundation, 1976.

Publié anonymement en 1757, le premier roman de Mme Riccoboni, les Lettres de mistriss Fanny Butlerd à Milord Charles Alfred de Caitombridge, comte de Plinsinte, duc de Raslinght, écrites en 1735, traduites de l’anglais en 1756 par Adélaïde de Varençai est un véritable best-seller. L’année suivante, paraît l’Histoire de M. le Marquis de Cressy, traduite de l’anglais par Mme de xxx, puis en 1759, les Lettres de Milady Juliette Catesby à milady Henriette Campley, son amie. Dans l’Histoire de Miss Jenny, écrite et envoyée par elle à mylady comtesse de Roscomond, ambassadrice d’Angleterre à la cour du Danemark, Mme Riccoboni raconte le destin tragique d’une jeune orpheline. Anglophile, la romancière propose, en 1762, une libre adaptation d’Amélie de Fielding, puis en 1768 et 1769, avec son amie Thérèse, le Nouveau Théâtre Anglais, deux volumes de traductions des pièces d’Edward Moore, d’Arthur Murphy, de George Colman, et de Hugh Kelly.2 S’inspirant, en 1776, des conversations échangées avec ses amis anglais de séjour à Paris, Mme Riccoboni utilise le regard distancié d’un personnage anglais qui s’est exilé en France afin de traiter de questions philosophiques et politiques dans son dernier roman, les Lettres de milord Rivers à sir Charles Cardigan, entremêlées d’une partie de ses correspondances à Londres pendant son séjour en France.

Lectrice de Richardson, de Young, d’Addison et de Pope, Mme Riccoboni rencontre à Paris Richard Burke, David Hume, Adam Smith et Philip Changuion le secrétaire de l’ambassadeur d’Angleterre en France. A partir de 1765 et 1766, la romancière débute deux longues correspondances avec le célèbre David Garrick qui vient de séjourner à Paris et avec le futur diplomate Robert Liston qui accompagne, dans la capitale française, les enfants de Gilbert Elliot dont il est alors le précepteur.

  • 2. Marianne Charrier-Vozel, ‘Mme Riccoboni traductrice du théâtre anglais‘. In Cointre Annie et Rivara Annie (dir.), La Traduction des genres non romanesques au XVIIIe siècle. Université de Metz, Centre d’Etudes de la Traduction et LIRE, 5, Série 2003, p. 187-203.

Metteur en scène et dramaturge qui a inspiré à Diderot le Paradoxe sur le Comédien, David Garrick partage avec Mme Riccoboni non seulement le goût du théâtre mais également un réseau fort utile afin de diffuser les romans de son amie qui connaissent un grand succès en Angleterre et qui font l’objet de nombreuses contrefaçons. Garrick recommande Mme Riccoboni auprès du libraire Thomas Becket (Mme Riccoboni's Letters, Lettre du 20 novembre 1770, 164) qui fait publier les traductions anglaises de la plupart de ses romans (Mme Riccoboni's Letters, Lettre du 1 novembre 1772, 277). Mais dans de nombreuses lettres, Mme Riccoboni peste régulièrement contre les services de Becket qu’elle juge peu investi (Mme Riccoboni's Letters, Lettre du 29 juillet 1765, 49). Avec l’argent gagné grâce à la vente des traductions, Garrick et Becket envoient, à la demande de Mme Riccoboni, de nombreuses comédies anglaises ainsi que le catalogue détaillé des pièces jouées sur les scènes du Drury Lane Theatre et de Covent Garden. Mme Riccoboni, qui se lasse de faire des romans, recherche en effet des pièces venues d’Outre-Manche dont le plan est tout anglais ou des contes de fées vraiment nationaux.
La correspondance échangée avec D. Garrick pendant 12 ans, de 1765 à 1777, met au jour le lien étroit entre la sociabilité franco-britannique et la création théâtrale au XVIIIe siècle qui alimente notamment, en 1767, un débat sur les préjugés nationaux et en 1769, une querelle sur le théâtre anglais. Entre sphère publique et sphère privée, la dispute est l’occasion d’éprouver la constance du lien qui unit les épistoliers et de renouveler leur engagement.

En 1767, contrariée par les Voyages en France et en Italie de Tobias George Smollett qui critique la frivolité et le bavardage des Français, Mme Riccoboni défend l’idée que la nation anglaise, comme toutes les autres, n’échappe pas aux préjugés; reprenant l’idée développée par David Hume qui lui a donné un exemplaire de l’Histoire d’Angleterre lors de son séjour à Paris en 1764, Mme Riccoboni affirme néanmoins que l’humanité est animée des mêmes passions. En 1769, David Garrick est de nouveau blessé par les remarques de Mme Riccoboni dans l’Avertissement du premier volume du Nouveau Théâtre Anglais. Tout en rejetant la responsabilité de ses propos sur les compatriotes de Garrick, Mme Riccoboni regrette que les dramaturges anglais introduisent sur la scène des ‘personnages vicieux et méprisables‘ (Mme Riccoboni's Letters, Lettre du 3 mai 1769, 148). Elle explique ce choix par la sociologie des spectateurs car, en Angleterre, les nobles méprisent la comédie qui est réservée à la bourgeoisie; Selon Mme Riccoboni, si le goût est national, les émotions sont en revanche universelles.3

‘Le naturel, la vérité, le sentiment intéressent également l’Anglais, le Français, le Russe et le Turc. Mais l’esprit, le badinage, la saillie, le ton de la bonne plaisanterie changent de nom en changeant de climat. […] Ce qui élèverait un éclat de rire en France pourrait attirer une huée à Londres ou à Vienne. Partout la plaisanterie dépend d’un rien et ce rien est local. En général ceux qui se font un métier de traduire, ont peu d’idée de ces nuances délicates. Aussi n’ai-je jamais vu une traduction supportable.‘ (Mme Riccoboni's Letters, Lettre du 7 septembre 1768, 128) 

Mme Riccoboni suggère ici les difficultés auxquelles se heurtent les traducteurs.

  • 3. Ce débat fait écho à la réflexion que développe Voltaire dans le Dictionnaire philosophique dans son article ‘Goût‘ ainsi qu’à celle de David Hume dans les Dissertations sur les Passions, sur la Tragédie, sur la Règle du Goût.

Pendant près de vingt ans, la correspondance avec David Garrick et avec Robert Liston témoigne non seulement du lien d’amitié qui unit les épistoliers mais également d’une sociabilité franco-britannique qui puise sa vitalité dans la variété de la production littéraire et théâtrale des deux pays: Mme Riccoboni n’est pas une femme de salon mais une femme de Lettres qui trouve, dans le dialogue épistolaire, un prolongement de l’art de la conversation. Alors qu’elle n’apprécie pas les romans de Richardson et la ‘rage de sensibilité‘4 qui envahit Paris, elle participe bel et bien à l’anglomanie du moment en racontant les aventures de héros et héroïnes anglais. Nourrie de disputes et de réconciliations, son amitié avec Garrick et Liston révèle que la sociabilité franco-britannique ouvre un espace de création littéraire particulièrement fécond.

  • 4. Emily Crosby, Madame Riccoboni. Sa vie, ses œuvres dans la littérature anglaise et française du XVIIIe siècle. Genève, Slatkine Reprints, 1970, p. 120.

Further Reading

Charrier-Vozel, Marianne, Sociabilité franco-britannique et création théâtrale dans les correspondances de Mme du Deffand et de Mme Riccoboni. In A. Cossic-Péricarpin, et H. Dachez (éds.), La sociabilité en Grande-Bretagne au Siècle des Lumières. L’émergence d’un nouveau modèle de société, t. II, Les enjeux thérapeutiques et esthétiques de la sociabilité au XVIIIe siècle (Paris: Éd. Le Manuscrit, Collection "Transversales", 2013), p. 285-310.

Charrier-Vozel, Marianne, Mme Riccoboni traductrice du théâtre anglais dans Annie Cointre et Annie Rivara (éds), La Traduction des genres non romanesques au XVIIIe siècle. (Université de Metz, Centre d’Etudes de la Traduction et LIRE, 5, Série 2003), p. 187-203.

Crosby, Emily, Madame Riccoboni. Sa vie, ses oeuvres dans la littérature anglaise et française du XVIIIe siècle (Genève: Slatkine Reprints, 1970).

Herman, Jan, Peeters, Kris, Pelckmans, Paul (éds), Mme Riccoboni romancière, épistolière, traductrice (Louvain, Paris, Dudley: éd. Peeters, coll. "La République des Lettres", 34,  2007), p. 174-185.

 

In the DIGIT.EN.S Anthology

David Hume, "Of The Love of Fame" (1734).