Merchant communities in European ports

Port Vernet

Abstract

A l’époque moderne, de nombreuses colonies marchandes étrangères s’implantent dans les grands centres commerciaux pour y développer les échanges entre leur pays d’origine et leur pays d’adoption. Les membres de ces communautés sont très mobiles tout en maintenant des relations professionnelles et familiales très fortes à l’échelle de toute l’Europe. Elles donnent naissance, en s’agrégeant aux populations locales ou en développant des liens transnationaux, à des sociétés cosmopolites très ouvertes sur le monde et à des formes de sociabilité originales caractéristiques des grands centres commerciaux à l’époque moderne.

A l’époque moderne, entre le XVIe et le XVIIIe siècle, les grands centres commerciaux, et notamment les ports, se peuplent de colonies marchandes étrangères qui se font remarquer par leur dynamisme et leur rôle de premier plan dans le rayonnement économique de leurs villes d’adoption. Ces migrants qui appartiennent bien souvent à des groupes familiaux présents dans toutes les places majeures des échanges européens, donnent naissance, en s’agrégeant aux populations autochtones, à des sociétés cosmopolites très ouvertes sur le monde.

 

Les raisons des migrations marchandes

Tout échange commercial nécessite deux conditions essentielles pour parvenir à un accord entre les contractants. Tout d’abord les partenaires doivent bien connaître le fonctionnement des marchés en maîtrisant les informations sur la valeur et la qualité des produits, les conditions de négociations, les garanties sur les transactions… Ensuite, la confiance entre les acteurs des échanges, qui peuvent vivre à de très grandes distances les uns des autres, est indispensable pour conclure les affaires commerciales sans qu’aucune des parties se sente lésée. Ainsi le commerce international nécessite des vecteurs de communication entre les individus.

Aux périodes anciennes, la manière la plus pratique d’établir des relations commerciales est de voyager avec ses propres marchandises. Ainsi les commerçants pouvaient louer des espaces sur les navires, ou envoyer des employés ou des mandataires dans les ports où ils entraient en contact direct avec leurs clients. Ce système n’est guère adapté au développement des échanges à partir du XVIe siècle et est de plus très coûteux si le volume des échanges est réduit. Pour résoudre ces blocages, la correspondance commerciale se développe au cours de la période moderne mais celle-ci est très dépendante de la qualité des services postaux et de la fiabilité des communications internationales. Il est également nécessaire que le correspondant soit un homme de confiance pour gérer les affaires de son donneur d’ordres tout en ayant une bonne connaissance du monde des affaires. Si ces spécialistes existent dans les grands centres commerciaux comme Anvers, Londres, Amsterdam ou Hambourg, il est plus difficile d’en trouver dans les centres secondaires ou dans les pays qui n’ont pas une tradition ancienne de participation aux échanges internationaux à l’exemple de la Russie.

Comme l’on se méfie plus des étrangers que de ses propres concitoyens, les négociants envoient leurs compatriotes, souvent des membres de leur propre famille, dans les villes étrangères où ils ont des activités commerçantes. Déjà au Moyen-Âge, les hommes d’affaires italiens envoyaient leurs concitoyens à l’étranger à l’exemple d’Amerigo Vespucci qui était agent de la banque Médicis à Séville. Á l’époque moderne, les Provinces-Unies montrent la voie et commencent à établir des colonies à l’étranger à partir de la seconde moitié du XVIe siècle.1 Ainsi, les commerçants néerlandais évitent les agents locaux et comptent sur leurs propres réseaux de courtiers ou d’associés, dont les membres sont très liés aux dynasties marchandes du pays.

A la suite des Provinces-Unies, première puissance commerciale européenne aux XVIe-XVIIe siècles, les autres grandes nations commerçantes européennes, qui développent leurs réseaux internationaux notamment à partir de la seconde moitié du XVIIe siècle, envoient leurs concitoyens à l’étranger selon les opportunités commerciales. Ainsi les Allemands s’installent dans les ports coloniaux français où ils prennent en charge la commercialisation du sucre et du café vers l’Europe du Nord, les Anglais monopolisent le commerce de Saint-Pétersbourg où ils devancent leurs concurrents hollandais, ces derniers restant fortement présents dans les autres ports russes d’Arkhangelsk ou de Riga, les Français, notamment les Malouins, partent en grand nombre à Cadix pour fournir les toiles destinées aux marchés américains…

  • 1. J. W Veluwencamp, ‘Merchant colonies in the Dutch trade system (1550-1750)’, in C.A. Davids (ed.), Kapitaal, ondernemerschap en beleid, studies over economie en poitiek in Nederland, Europa en Azië van 1500 tot heden (W. Fritschy en L.A. van der Valk, Amsterdam 1996), pp. 141-164.

Les persécutions religieuses ou politiques constituent la seconde raison qui explique la présence de communautés marchandes étrangères dans les grands centres commerciaux. Á partir de la seconde moitié du XVIe siècle, les routes migratoires des Juifs et des nouveaux chrétiens d’origine hispanique ou portugaise qui se dirigeaient jusqu’alors vers les pays riverains de la Méditerranée, prennent la direction des centres commerciaux les plus actifs de l’Europe du Nord. A Amsterdam, ces Juifs ‘dits portugais’ contribuent à la prospérité de la ville en investissant dans les échanges avec les Indes orientales et occidentales.2 Les Huguenots, c’est-à-dire les protestants du royaume de France, subissent des persécutions et migrent vers les pays plus tolérants de l’Europe du Nord lors du départ dit du ‘premier refuge’ des années 1560 puis après la révocation de l’édit de Nantes en 1685. Parmi eux, de nombreux négociants constituent des réseaux bien structurés dans les grandes places commerciales ce qui leur assure un grand succès dans les affaires.

  • 2. Jonathan I. Israel, Empires and Entrepots. The Dutch, the Spanish Monarchy and the Jews, 1585-1713 (London, The Hambledon Press, 1990), p. 417.

Les migrations sont également dues à des conflits politiques. Au cours de l’année 1689, les partisans de Jacques II, vaincus par Guillaume d’Orange, s’enfuient de Grande-Bretagne et rejoignent le continent pour s’installer dans les pays catholiques ou en Scandinavie. Si les grands noms de l’aristocratie préfèrent poursuivre leur carrière dans les métiers des armes, nombre d’émigrés deviennent de prospères entrepreneurs comme les Walsh à Nantes, les Hennessy et Martell à Cognac ou les Mac Neny et Ray, fondateurs de la Compagnie d’Ostende : ‘Sur une soixantaine de raisons sociales connues, une douzaine sont à Stockholm et Göteborg, trois à Elseneur, six à Ostende, une douzaine à Nantes, huit à Bordeaux, neuf à Cadix’.3

  • 3. Guy Chaussinand-Nogaret, ‘Une élite insulaire au service de l’Europe. Les Jacobites au XVIIIe siècle’, in Annales. Economies, sociétés, civilisations (28ᵉ année, n°5, 1973), p. 1110.

Ainsi, les grands centres commerciaux européens regroupent des colonies marchandes issues d’une multitude de pays qui participent activement aux échanges internationaux. Amsterdam au XVIIe siècle est sans doute la place la plus cosmopolite au monde :

Venetians and French invested in the West Indian Company. Florentines had banks in the city in the mid-century, and there were Tuscan shareholders in the East Indian Company. A company of Genoese merchants had a ship built in Amsterdam with which they trade to Portugal, Spain and the Mediterranean. A colony of Armenians imported silks from Russia, Turkey, Persia and India. Von Zesen has drawn a lively picture of the bourse at the rush hours between noon and one o’clock, when Germans, Poles, Hungarians, Walloons, Frenchmen, Spaniards, Russians, Turks –'yes, at times Hindus and other foreign peoples'- shouldered one another in a polylingual hubbub of bargaining.4

Ces contacts entre négociants de différentes origines génèrent des formes de sociabilité transnationales. En 1746, à Bordeaux, est créée la loge dite de l’amitié allemande regroupant des négociants français et allemands qui propagent une idéologie libre-échangiste. Le Musée, importante société savante bordelaise, compte parmi ses membres des négociants britanniques, juifs portugais et germaniques.5

 

  • 4. Violet Barbour, Capitalism in Amsterdam in the Seventeenth Century (Baltimore, The John Hopkins Press, 1950), p. 57.
  • 5. Michel Espagne, ‘Les Allemands de Bordeaux au XVIIIe siècle’, in Jean Mondot, Jean-Marie Valentin et Jürgen Voss (eds.), Allemands en France, Français en Allemagne 1715-1789. Contacts institutionnels, groupes sociaux, lieux d’échanges (Jan Thorbecke Verlag, Sigmarigen, 1992), p. 304 et suiv.

L'intégration des négociants étrangers

Il est impossible de connaître le nombre de négociants étrangers dans un port car le groupe est  caractérisé par une très grande mobilité. Ainsi, le jeune négociant Nicholas Gottlieb Luetkens, originaire de Hambourg, a créé une petite entreprise de commerce chez son compatriote Bethmann à Bordeaux, pour se constituer un réseau international en vue de s’installer ensuite dans sa ville d’origine :

[…] he had been in the year 1741 at Nantes (Pieter Luttman & Elart von Bobartt), 1742 in the month January  at St. Sebastian (Nicolas and Jean Daragorry) in the month of March of the same year at Bilbao (Jean Baptiste Lacoste), in the month of April of that year at Bayonne (Jean-Pierre Lichigaray jeune) and in August at Bordeaux (Johann Kakob Bethmann & Jacques Imbert); In the year 1743 in the Month February again at Bayonne, in June of the same year at Bordeaux, in the month September at London (Anthony Luetkens, in the Month of October at Amsterdam (Albertus de Meyere) and that from then arrived again here in Hamburg. That the said Nicholas Gottlieb Lutcken, set out again from Hamburg in the year 1744. That he was in the Months of May and June at Bordeaux, in the month of July at L’Orient, in the month of December at Brest (François Jourdain); In The year 1745 in the month of July at L’Orient (Jean Jacques d4egmont) in the month of December at Brest; In the year 1745, in the month of May at St. Malo (Jacques du Buat) and in the months of July and August in Brest, on the 28th of August at Paris. From which last mentioned city the said Nicholas Gottlied Lutcken, as it appears by his books of Correspondance, sett out the 3d of September, and arrived here in Hamburg on the 10th of the said month of September.6

Ces voyages et les contacts établis dans de multiples pays européens seront très profitables aux affaires de Luetkens qui deviendra l’un des plus importants négociants de Hambourg dans la seconde moitié du XVIIIe siècle.

  • 6. Quoted by Lucas Haasis, The Power of Persuasion. Becoming a Merchant in the 18th Century, Bielefeld, Transcript Verlag, 2022, p. 103.

D’autre part, les réseaux établis dans les différents ports d’Europe se chargent de la formation des jeunes destinés au négoce, tout acteur du commerce international devant être polyglotte avec une bonne connaissance du fonctionnement des échanges dans les différentes places européennes. L’apprentissage des langues et la formation au métier du négoce se traduit par une circulation de jeunes gens entre les grandes villes maritimes. Pour aider à acquérir ces capacités linguistiques, des manuels de conversation sont publiés. Ainsi le vocabulaire franco-flamand de Noël de Berlaimont, paru pour la première fois en 1536, se gonfle jusqu’à mettre huit langues en colonnes parallèles au XVIIIe siècle.7 Après leur apprentissage, les commis repartent vers leurs pays d’origine ou restent dans leur port de formation pour exercer leur métier et parfois créer de nouvelles maisons de commerce. Leur jeunesse participe à la sociabilité cosmopolite qui anime ces ports.

Un certain nombre de négociants reste cependant à demeure dans leur port d’accueil mais le statut des nouveaux venus est différent selon les pays. En Scandinavie ou aux Provinces-Unies, la tolérance est de règle et il est facile de s’y installer contrairement à Hambourg où l’obtention de la bourgeoisie est liée à la pratique de la religion luthérienne. En France, la situation juridique des étrangers leur est favorable. Quand ils arrivent dans un port, ils peuvent louer des locaux sans formalités particulières et, après une année de résidence, ils sont enregistrés dans le rôle fiscal local et doivent payer les impôts comme les autres habitants. Ils sont soumis aux mêmes juridictions que les autres négociants. Ils participent aux réunions des commerçants locaux mais n’ont pas le droit de vote à la Chambre de Commerce. Jusqu’à la deuxième génération, ils restent étrangers alors que la troisième est considérée comme française si elle adopte la religion catholique. Ils ont ensuite la possibilité de demander des lettres de naturalité mais nombre d’entre eux ne le font pas, et conservent leur statut d’étranger.

  • 7. Noël de Berlaimont, Le petit vocabulaire de Noël de Barlamont (Amsterdam : J. Jansen, 1638).

Même si tous ne sont pas naturalisés, ils cherchent, dans leur majorité, à se fondre dans le monde négociant local. La première étape est constituée par les alliances matrimoniales. Les premiers mariages unissent souvent des familles négociantes étrangères mais ensuite, quand la famille est bien installée, la majorité des mariages se font avec des familles du pays d’accueil. Ainsi, sur les 226 noms de négociants allemands installés à Bordeaux entre 1650 et 1830, 63 mariages sont connus, et 38 au moins l’ont été avec une Française.8 Si le but est d’affermir la solidité des relations professionnelles locales, les alliances avec des membres de communautés marchandes installées dans d’autres places commerciales sont également nombreuses et permettent de constituer de solides réseaux internationaux. Ainsi, toutes les grandes familles du négoce ont des liens familiaux dans les plus importants ports européens. Ainsi, la famille de Lüttman, négociant nantais, vit dans tous les grands ports ou se pratique le négoce : outre Hambourg, sa sœur Catherina est l’épouse de Cornelis de Neyere d’Amsterdam, son autre sœur Hanna est mariée avec le négociant Andreas Heidritter de Londres où est également installé comme négociant son frère Johannes.9

  • 8. Klaus Weber, Deutsche Kaufleute im Atlantikhandel 1680-1830 (München: Verlag C.H. Beck, 2004), p. 154.
  • 9. Otto Hintze, Geschichte des Geschlechts Lüttman in Hamburg (Hamburg: Selbstverlag 1928), p. 22.

L’intégration dans un port étranger, n’empêche pas les migrants de conserver des liens étroits avec leur ville ou leur pays d’origine. Des associations commerciales lient très souvent les négociants d’une même origine installés dans différents ports européens et les relations restent permanentes avec leurs parents qui bien souvent sont dans le négoce.10 Les testaments montrent l’attachement au pays. Le bordelais Jean-Philipp Weltner lègue ainsi 100.000 livres à son neveu de Lübeck ainsi que 10 000 livres aux pauvres de la ville hanséatique.

  • 10. Pierrick Pourchasse, Le commerce du Nord. La France et le commerce de l’Europe septentrionale au XVIIIe siècle (Presses Universitaires de Rennes, 2006).

Hormis quelques places particulières comme Hambourg, la religion ne pose généralement pas de problème. En France, les autorités sont indulgentes envers les protestants étrangers qui, théoriquement, ne peuvent s’installer sur le sol français et la pression pour obtenir leur conversion semble contenue. Le commerce passe avant tout et une application trop stricte de la loi serait catastrophique pour l’activité économique des ports. A Bordeaux, les immigrés allemands sont de confession protestante à 90 % et conservent leur religion. A la suite des dispositions de l’édit de Fontainebleau de 1685,11 la naturalisation est impossible et la plupart d’entre eux conservent leur statut d’étranger. Heinrich Luetkens, négociant allemand installé à Bordeaux ne devient pas français bien qu’il ait passé vingt-six ans en France et soit marié à une Française dont il a eu cinq enfants. Les protestants restent cependant discrets, n’affichent pas leurs croyances et ont généralement de bonnes relations avec les autorités catholiques. Quand les circonstances l’exigent, les croyances religieuses semblent s’effacer devant les nécessités bien comprises. A Nantes, l’allemand Albert Sengstack abjure le 7 janvier 1727, quelques jours avant son mariage avec la très catholique Elisabeth Bertrand de Coeuvres. Il existe cependant une discrimination basée sur la religion et la situation ne s’améliore guère avant l’édit de tolérance de 1787. Ainsi, à Bordeaux, les protestants ne disposent pas de leurs propres cimetières et sont souvent enterrés dans les caves, les jardins ou sous le plancher du rez-de-chaussée des maisons. Ce n’est qu’en 1769 que la communauté bordelaise obtient un cimetière pour les étrangers.

Cette présence familiale dans différents ports européens donne naissance à des entreprises sans frontières, véritables multinationales du XVIIIe siècle. Tous ces négociants forment ainsi une communauté supranationale caractérisée par une circulation incessante des hommes, donnant naissance à une culture véritablement européenne et à des formes de sociabilité originales à la fois insérées dans la société locale et ouvertes sur le monde.

  • 11. Ou de révocation de l’Edit de Nantes.
Cite this article
POURCHASSE Pierrick, "Merchant communities in European ports", The Digital Encyclopedia of British Sociability in the Long Eighteenth Century [online], ISSN 2803-2845, Accessed on 11/29/2022, URL: https://www.digitens.org/en/notices/merchant-communities-european-ports.html

Further Reading

Angiolini, Franco et Daniel Roch (dir.), Cultures et formations négociantes dans l’Europe moderne (Paris, EHESS, 1995).

Butel, Paul, ‘Les négociants allemands de Bordeaux dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle’, in Schneider Jürgen (ed.), Wirtschaftskräfte und Wirtschaftswege, II : Wirtschaftskräfte in der europäischen Expansion (Festschrift für Hermann Kellenbenz, Klett-Cotta, 1978), pp. 589-611.

Cross, Anthony, By the Banks of the Neva. Chapters from the lives and careers of the British in eighteenth century Russia (Cambridge University Press, 1997).

Mondot, Jean, Jean-Marie Valentin et Jürgen Voss (dir.), Allemands en France, Français en Allemagne 1715-1789. Contacts institutionnels, groupes sociaux, lieux d’échanges (Jan Thorbecke Verlag, Sigmarigen, 1992).

Pourchasse, Pierrick, ‘Les communautés marchandes de l’Europe du Nord dans les ports bretons au XVIIIe siècle’, in Elsa Carrillo-Blouin (dir.), Le monde en Bretagne, la Bretagne dans le monde. Voyages, échanges et migrations (Brest : CRBC, 2006), pp. 79-101.