Pierre-Ambroise François Choderlos de Laclos

Laclos

Abstract

Laclos est l’homme de toutes les formes de sociabilité du XVIIIe siècle. Franc-maçon, habitué des salons et des clubs de la période révolutionnaire, il mène une carrière militaire insatisfaisante, une activité politique auprès de Philippe d’Orléans et prend part à travers sa plume aux débats de l’époque. Les Liaisons dangereuses, s’inspirant de Clarisse Harlowe de Richardson, reste son ‘livre unique’. À travers la forme épistolaire, Laclos, plus radical que son modèle anglais, remet en question toute une sociabilité dégradée au libertinage de mœurs et décrète l’apogée et la liquidation du roman épistolaire, symbole de l’échange sociable.

Né le 18 octobre 1741 à Amiens, d’une famille récemment anoblie, Pierre-Ambroise François Choderlos de Laclos est l’homme de toutes les formes de sociabilité du XVIIIe siècle. Il fréquente les salons au hasard des villes de garnison où l’appelle son statut d’artilleur, devient franc-maçon et adhère aux cercles et clubs de la période révolutionnaire. Son activité politique auprès de Philippe d’Orléans, dont il sera le secrétaire des commandements et pour beaucoup l’éminence grise, le conduira en Angleterre en mission diplomatique. Une œuvre éclectique d’homme de plume, complément indispensable du militaire ne pouvant satisfaire ses ambitions de gloire, trace le profil d’un réformateur et d’un pédagogue disciple de Rousseau, critique littéraire à ses loisirs et auteur de poésies galantes nées de sa coutume des salons. Elle s’efface pourtant devant le roman épistolaire auquel son nom restera attaché à jamais et qui fera de lui, pour la postérité, l’auteur d’un seul livre et celui d’un coup de maître. Défini par Baudelaire comme un ‘[l]ivre de sociabilité, terrible’,1 Les Liaisons dangereuses sont redevables à La Nouvelle Héloïse de Rousseau autant qu’à Clarisse Harlowe de Richardson et marquent l’apogée et le déclin d’un genre indissolublement lié à la sociabilité du XVIIIe siècle, qu’il remet en question.

  • 1. Charles Baudelaire, ‘[Notes sur Les Liaisons dangereuses]’ dans Yves-Georges Le Dantec et Claude Pichois (dir.), Œuvres complètes (Paris: nrf-Gallimard, 1961), p. 642.

Laclos est initié à la franc-maçonnerie vers 1765 par l’Union, loge militaire de son corps du Toul-Artillerie. Successivement membre de la loge Henri IV à Besançon, dont il est le vénérable en 1786, puis de la loge de l’Égalité à Grenoble, son affiliation à la prestigieuse et cosmopolite loge de la Candeur lui permet d’entrer en contact avec le duc d’Orléans, Grand Maître du Grand Orient, qu’il servira de janvier 1789 à mai 1792. La loge constitue au XVIIIe siècle ‘une chambre d’incubation des formes, réseaux et espaces de sociabilité’2 où se créent des systèmes de protections, et l’association maçonnique parmi les militaires représente une habitude diffuse. Le Palais-Royal, état-major de Philippe-Égalité et espace social de premier plan, est le réceptacle de francs-maçons aux idées réformatrices que la Révolution fera éclore. Si dans les salons de Mme d’ Angiviller, de Mlle Contat, de Mme Buffon et de Mme Necker Laclos tisse des liens qui lui permettront probablement d’échapper à la guillotine lors de ses deux arrestations sous la Terreur, il fait la connaissance également au Palais-Royal de la maîtresse anglaise de Philippe-Égalité, Grace Elliott, dont les mémoires attribuent la plupart des faux pas du duc à son secrétaire.3 En juin 1785, Laclos est élu à l’Académie de la Rochelle qui a compté Voltaire parmi ses membres associés. Mais c’est surtout dans les sociétés populaires, qui foisonnent dans la seconde moitié du siècle et qu’une certaine anglomanie dénomme ‘clubs’, que Laclos se distingue durant la période révolutionnaire. Accueilli au sein du Club des Patriotes, du Club National, du Club des Constitutionnels et du Club des Valois, qui siègent pour la plupart au Palais-Royal, il joue un rôle particulièrement actif au Club des Jacobins, auquel il se rallie à son retour d’Angleterre en octobre 1790, en tant que fondateur et rédacteur du Journal des Amis de la Constitution. Il se retirera de la Société sans démissionner à la suite de la fusillade du Champs-de-Mars.

  • 2. Pierre-Yves Beaurepaire, Franc-maçonnerie et sociabilité. Les métamorphoses du lien social XVIIIe – XIXe siècle (EDIMAT, 2013), p. 5.
  • 3. Grace Dalrymple Elliott, Sous la Terreur. Journal d’une amie de Philippe-Égalité, trad. Théodor de Wyzewa (Paris: Arthème Fayard, 1906).

Laclos accompagne le duc d’Orléans lors de la mission diplomatique de celui-ci à Londres, d’octobre 1789 à juillet 1790. Installé à Chapel Street, il se rapproche de Fox et des whigs, favorables à la Révolution française et éventuels soutiens pour une ascension au trône de Philippe-Égalité. Il rencontre le général Elliott, le comte de Tilly, qui recueille ses confidences à propos des Liaisons dangereuses,4 développe des qualités diplomatiques et défend prophétiquement l’opportunité d’une alliance politique franco-britannique qui ne se réalisera qu’au siècle suivant. Il mûrit en Angleterre l’idée d’une monarchie constitutionnelle devant remplacer l’absolutisme français.

  • 4. Mémoires du comte Alexandre de Tilly pour servir à l’histoire des mœurs de la fin du XVIIIe siècle, Christian Melchior-Bonnet (ed.) (Paris: Mercure de France, 1965), p. 174-178.

L’intérêt de Laclos pour la culture anglaise est avant tout littéraire. En 1784, deux ans après le succès de scandale obtenu par Les Liaisons dangereuses, il publie dans le Mercure de France un compte rendu de Cecilia ou les Mémoires d’une héritière de Frances Fanny Burney où il dresse un réquisitoire en faveur du roman, peinture des ‘mœurs privées’, chargé d’‘[o]bserver, sentir et peindre’ pour parvenir à ‘connaître les mœurs, les caractères, les sentiments et les passions de l’homme’.5 L’ouvrage de la romancière anglaise reprend l’un des thèmes majeurs de l’œuvre de Laclos, celui des pièges pouvant menacer une jeune femme entrant dans la société dépourvue d’une éducation et d’une connaissance adéquate des dangers auxquels elle s’expose. Revenant implicitement sur les reproches que Mme Riccoboni lui avait adressés par lettre au sujet des Liaisons dangereuses, Laclos attire l’attention sur le caractère instructif des romans, établit une filiation entre Richardson, Rousseau et lui-même mais souligne surtout l’importance de Cecilia pour le modèle de sociabilité qu’il stigmatise :

‘[…] nous devons dire aussi que son Ouvrage […] possède éminemment le mérite de peindre les mœurs et les usages; qu’il est rempli d’observations fines et profondes; qu’en général, les caractères et les sentiments y sont vrais et bien soutenus; que la morale en est attrayante et pure. Nous pensons enfin que ce Roman doit être compris parmi les meilleurs Ouvrages de ce genre, en exceptant toutefois Clarisse, celui des Romans où il y a le plus de génie; Tom Jones, le Roman le mieux fait; et La Nouvelle Héloïse, le plus beau des Ouvrages produits sous le titre de Roman.’ (Laclos 469)

  • 5. Laclos, Œuvres complètes, Laurent Versini (ed.) (Paris: nrf-Gallimard, 1979), p. 448-449.

Laclos invite Miss Burney à poursuivre sa condamnation des mœurs corrompues mais en utilisant l’arme du ridicule pour démasquer ceux qui minent la sociabilité en revêtant l’apparence de l’honnêteté. Sa connaissance profonde des sensibilités des deux pays lui inspire sur ce point une réserve qui en révèle les différences: ‘[…] nous ignorons, à la vérité, quel mérite on y trouvera en Angleterre; mais nous croyons pouvoir l’assurer qu’il ne sera pas inutile en France’ (Laclos 459) – allusion à l’ironie qui parcourt Les Liaisons dangereuses comme reflet du style français de l’époque.6

  • 6. Jean Fabre, 'Les Liaisons dangereuses, roman de l’ironie', Idées sur le roman de Madame de Lafayette au Marquis de Sade (Paris: Klincksieck, 1979), p. 143-165.

Publié en 1782, Les Liaisons dangereuses participe du climat de toute une époque qui souligne l’importance de l’échange sociable, consciente de ses périls. Le succès de scandale que remporte le roman, alimenté par l’indignation des modèles possibles des deux libertins au cœur de l’intrigue – le Vicomte de Valmont et la Marquise de Merteuil –, réside surtout dans le dévoiement sans appel de la sociabilité de la fin du XVIIIe siècle que le romancier y opère,7 de cet idéal de l’honnêteté et des bienséances que les libertins détournent à leur profit, confondant les victimes par l’hypocrisie, la séduction de la parole et le mensonge que consentent les préceptes mêmes qui règlent les interactions sociales.

  • 7. Didier Masseau, 'Le dévoiement des Lumières', Europe (81e année, no. 885-886, Janvier-Février 2003), p. 18-33.

Si Les Liaisons dangereuses accueillent la leçon et le modèle romanesque de Rousseau et de Crébillon, Laclos est sensible à l’engouement pour les traductions de Richardson et de Fielding qui traverse le XVIIIe siècle français. Clarisse Harlowe est pour lui ‘le chef-d’œuvre des romans’ (Laclos 440). La traduction de 1751 du roman, par l’Abbé Prévost, avait tenté d’adapter le langage et la conduite de Lovelace, prototype du séducteur libertin, à l’esprit de finesse français.8 Laclos va plus loin en faisant du libertinage non plus la caractéristique d’un individu que tout dans le roman condamne ouvertement, mais le jeu de société d’une aristocratie en crise et désœuvrée, un système qui détourne l’intelligence et atteint sa suprématie dans l’art de la duperie. Merteuil et Valmont réussissent à faire émerger toutes les contradictions et les failles des codes et des comportements sociaux: la jeune Cécile devient une machine à plaisir dans les bras de Valmont, victime d’une mauvaise éducation conventuelle et de la cécité d’une mère se limitant à reproduire des modèles éducatifs périmés; la présidente de Tourvel, qui comme Clarisse croit pouvoir sauver le libertin Valmont, s’en laisse séduire et en meurt. La vertu séduisante mise en scène par Richardson se transforme en fascination du mal, car les deux libertins sont les héros d’une intrigue dont l’intelligence finit par conquérir le lecteur lui-même. À travers un usage particulier de l’échange épistolaire, Laclos construit un système clos, un microcosme sociétal qui se détache de la complexité et de l’épaisseur du monde représenté dans Clarisse Harlowe. Héritier de la tradition classique française, qui de Mme de La Fayette conduit à Crébillon, il enferme un petit nombre de personnages dans un espace-temps réduit, intériorise l’histoire, tresse une corrélation serrée entre un nombre restreint d’épisodes significatifs, orchestrant un univers social privé de dynamisme et sans lendemain, qui semble avoir perdu ses attaches avec le réel.

  • 8. Michel Delon, P.-A- Choderlos de Laclos. Les Liaisons dangereuses (Paris: Presses Universitaires de France, 1986), p. 38.

La dérive généralisée qui investit l’univers romanesque se projette aussi sur la forme. Préparée par la longue tradition de l’art épistolaire français comme pendant de l’art de la conversation, l’œuvre de Laclos réalise la parfaite rencontre d’une matière et d’une forme.9 Le roman épistolaire n’ambitionne plus de pourvoir d’une authenticité et d’un caractère instructif un genre devant consolider son statut, mais se fait avant tout le miroir d’une société rongée de l’intérieur: le commerce épistolaire, symbole de sociabilité, devient l’arme à travers laquelle les libertins mènent leur action. L’ouvrage, qui plus que tout autre a su tirer profit de sa forme, apparaît comme l’instrument de la désintégration de la société qui le sous-tend, le ‘testament sentimental de toute une société’.10 Les Liaisons dangereuses ou Lettres recueillies dans une société, et publiées pour l’instruction de quelques autres témoigne que la sociabilité telle que la France la connaît en 1782 est corruptible et corrompue. L’épigraphe tirée de La Nouvelle Héloïse – ‘J’ai vu les mœurs de mon temps, et j’ai publié ces lettres’ –, le jeu d’opposition entre l’‘Avertissement de l’éditeur’ et la ‘Préface du rédacteur’, inscrivent le roman dans une optique édifiante, mais le radicalisme de Laclos imprime chez le lecteur la sensation que ce modèle de sociabilité est désormais périmé. Différemment du libertinage anglais tel que Richardson l’avait énoncé, le libertinage de mœurs français dont le roman de Laclos reste l’un des modèles s’exprime en lieu clos et se vivifie dans l’échange sociable ;; par là-même, il en devient le fossoyeur. La pénétration des Liaisons dangereuses dans le monde anglais sera timide et il faudra attendre le XIXe siècle pour rencontrer quelques références explicites.11

  • 9. Jean-Luc Seylaz, Les Liaisons dangereuses et la création romanesque chez Laclos (Genève-Paris: Droz-Minard, 1965).
  • 10. Paul Bourget, Sensations d’Italie (Paris: Alphonse Lemerre, 1891), p. 296.
  • 11. Cf. Simon Davies, 'Laclos dans la littérature anglaise du XIXe siècle' dans Laclos et le libertinage 1782-1982 (Paris: Presses Universitaires de France, 1983), p. 255-264; Ceri Crossley, 'Laclos et l’image du XVIIIe siècle français en Angleterre (1870-1930)', ibid., p. 275-287.

Certains écrits moins connus de Laclos, son activité révolutionnaire, la correspondance avec sa femme Marie-Soulange Duperré, le portrait du mari et du père vertueux qui vient contrebalancer l’image de conspirateur obscur et d’alter-ego de Valmont, livrent pourtant le portrait d’un moraliste pour qui l’ordre nouveau ne pourra naître que d’une société transformée à travers la liberté, l’égalité, mais aussi en vertu de l’intelligence et d’une réhabilitation des sens. Si Les Liaisons dangereuses résonnent comme un acte d’accusation, l’œuvre ‘féministe’ de Laclos,12 qui revendique l’égalité des sexes, préconise le divorce et une sensualité retrouvée, vise l’utilité sociale. Dans une lettre du 8 avril 1801, alors qu’il se trouve à Milan comme général de brigade envoyé par le premier consul, Laclos élabore mentalement un roman devant former une sorte de diptyque avec celui de 1782:

Le motif de l’ouvrage est de rendre populaire cette vérité qu’il n’existe de bonheur que dans la famille. Assurément je suis en fonds pour prouver cela, et je ne suis pas embarrassé de savoir où je prendrai le sujet de mes tableaux :: mais les événements seront difficiles à arranger, et la difficulté presque insurmontable sera d’intéresser sans rien de romanesque. Il faudrait le style des premiers volumes des Confessions de J.-J. Rousseau, et cette idée est décourageante […] (Laclos 1064).

La mort qui le surprend à Tarante le 5 septembre 1803 ne permettra pas à Laclos d’écrire un ouvrage visiblement inspiré d’un modèle familial bourgeois.

  • 12. Laclos, 'Des femmes et de leur éducation', Œuvres complètes, p. 389-443.

Further Reading

Bertaud, Jean-Paul, Choderlos de Laclos. L’auteur des Liaisons dangereuses (Paris : Fayard, 2003).

Brüske, Anne, L’amour au temps de l’évolution sociale : sociabilité, anthropologie et genre dans Lettres de Mistriss Fanni Butlerd et Les Liaisons dangereuses' dans M. Grone et R. von Kulessa (dir.), L’urbanité entre sociabilité et querelle : textes de sociabilité du XVIe siècle jusqu’à la Révolution (Frankfurt am Mein : Peter Lang, 2013), p. 101-122.

Laclos et le libertinage 1782-1982, Actes du colloque du bicentenaire des Liaisons dangereuses (Paris : Presses Universitaires de France, 1983).

Durot-Boucé, Elizabeth, 'La quête du bonheur au siècle des Lumières : libertinage et sociabilité dans A. Cossic-Péricarpin et A. Kerhervé (dir.), La sociabilité en France et en Grande-Bretagne au Siècle des Lumières. L’émergence d’un nouveau modèle de société, Tome V, Sociabilités et esthétiques de la marge (Paris : Le Manuscrit, 2016), p. 197-224.

Laclos, Les Liaisons dangereuses, Catriona Seth (ed.) (Paris: nrf-Gallimard, 2011).

Lepan, Géraldine, Politesse et sociabilité selon Rousseau' in N. Col et A. Ingram (dir.), La sociabilité en France et en Grande-Bretagne au Siècle des Lumières. L’émergence d’un nouveau modèle de société, Tome VI, Utopie, individu et société : la sociabilité en question (Paris: Le Manuscrit, 2015), p. 167-195.

Poisson, Georges, Choderlos de Laclos ou l’Obstination (Paris: Grasset, 2005).

Versini, Laurent, Laclos et la tradition. Essais sur les sources et la technique des Liaisons dangereuses (Paris : Eurédit, 2012).