Voltaire (and his social networks)

Voltaire

Abstract

S’il se présente parfois comme un solitaire qui préfère vivre loin de l’agitation du monde, Voltaire est en réalité un homme pour qui la sociabilité est une valeur cardinale. Celle-ci prend différentes formes, parmi lesquelles on trouve, aux deux extrémités de l’échelle, la mondanité la plus éphémère et l’amitié la plus solide. Ainsi, Voltaire est à la fois celui qui fréquente le grand monde, celui qui donne de fastueuses réceptions, mais aussi celui pour qui les relations avec les amis qu’il élit restent sacrées jusqu’au terme de sa vie.

L ’ermite des Alpes’,1 voilà comment Voltaire se désigne dans plusieurs des lettres qu’il adresse à ses destinataires depuis sa résidence de Ferney. Voltaire n’a pourtant rien d’un ermite, et tout au long de sa vie, il vécut entouré et accorda une place importante à la sociabilité. Ce goût pour la sociabilité prit différentes formes et façonna sa personnalité. Pour en comprendre le fonctionnement, il faut observer les différents réseaux qui ont structuré l’existence du grand homme.

Lorsqu’il a dix ans, le jeune Arouet, futur Voltaire, entre au collège Louis-le-Grand : c’est un choix stratégique pour son père : en effet, non seulement l’établissement dispense une éducation jésuite d’excellente qualité, mais il accueille les enfants des personnages les plus puissants du royaume. De ce fait, cette expérience scolaire est déterminante pour Voltaire, dans la mesure où elle conditionne à la fois son rapport à la sociabilité, et plus particulièrement à l’amitié et à la mondanité. C’est en effet à Louis-le-Grand que Voltaire se lie d’amitié avec des personnages de premier rang, comme les frères d’Argental et Pont-de-Veyle, Fyot de la Marche ou d’autres encore. Or si cette amitié est on ne peut plus sincère et durable – jusqu’à la fin de sa vie, Voltaire continue d’écrire à d’Argental, qu’il appelle d’ailleurs son ange – elle est tout de même sous-tendue par la conscience de profondes différences de classe sociale : Arouet n’est qu’un roturier même s’il est le meilleur ami de nobles seigneurs, et cette distinction-là reste présente aussi bien lorsqu’il est au collège que plus tard à l’âge adulte.

Il reste que cette éducation jésuite et ces amitiés ont probablement poussé Voltaire vers la scène mondaine : dès 1713, il fréquente de plus en plus régulièrement la cour de la duchesse du Maine. Le jeune homme y fait de l’esprit, se montre un parfait courtisan, et sait s’attirer la protection de la duchesse ; ce talent pour la mondanité le sert dans ses projets d’écriture : il parvient à faire suffisamment parler de lui pour que les Comédiens-Français s’intéressent à son Œdipe, et que le public ait envie de voir sa pièce. Et pourtant, à côté de cette mondanité brillante qui participe à l’édification du mythe du jeune auteur prodigieux, subsistent des amitiés sincères et solides : la rencontre avec Thieriot dans l’étude d’un procureur où Voltaire a été placé de force par son père, plus tard la relation avec Adrienne Lecouvreur, et toujours les anciens amis du collège, constituent des ancres face à l’éphémère et au mouvement mondains.

  • 1. Voltaire à Daniel Marc Antoine Chardon, 15 mai 1771, D17192. NB : toutes les lettres de Voltaire et de Mme Denis sont citées d’après la Correspondance de Voltaire dans les Œuvres complètes de Voltaire, éditées par Th. Besterman, The Voltaire Foundation, Oxford, 1968-1977. L’orthographe est modernisée.

Mais le grand monde rappelle encore une fois à Voltaire que, malgré ses talents, il ne reste qu’un roturier : c’est le fameux épisode avec le chevalier de Rohan ; Voltaire fait montre de son esprit aux dépens du chevalier : ce dernier dépêche des hommes de main pour faire bastonner Voltaire. Le jeune homme désire obtenir réparation de cette humiliation, mais tous les seigneurs qu’il fréquente se détournent de lui : le lien de la noblesse et de la naissance est plus solide que celui de la mondanité. La fiction de l’égalité2 entretenue par la sociabilité s’écroule. On connaît la suite : Voltaire s’exile à Londres où il découvre avec émerveillement l’Angleterre, puis il rentre en France, et rencontre une autre amie qui lui devient très chère : Émilie Du Châtelet.

  • 2. Voir Georg Simmel, Soziologie (1908) ; Sociologie et épistémologie (Paris : PUF, 1981), p. 126 et 128.

Avec elle, il va s’installer à Cirey, un véritable désert si l’on en croit Mme Denis, qui considère que le couple vit ‘dans une solitude effrayante pour l’humanité’.3 En réalité, cette apparente solitude n’en est pas une : bien que les deux amis-amants vivent éloignés du monde et des mondanités, bien qu’ils vivent une expérience de retraite dédiée principalement au travail et à l’étude, ils reconstituent une forme de sociabilité, d’abord avec les personnes des alentours, à l’instar de Mme de Champbonin qui passe ses journées au château de Cirey, mais aussi avec des connaissances plus éloignées, que Voltaire et Émilie invitent au château, comme Mme de Graffigny, Léopold Desmarets, Maupertuis ou encore Keyserling, l’envoyé de Frédéric II de Prusse. Quand les invités sont là, ils sont reçus avec faste.4 En d’autres termes, même dans un château lorrain isolé du reste du monde, Voltaire conserve son goût pour la sociabilité. Quant à sa correspondance très active, elle témoigne aussi de son besoin de relations sociales et amicales.

  • 3. Mme Denis à Thieriot, 10 mai 1738, D1498.
  • 4. Voir par exemple, à propos de Keyserling, cette phrase de Voltaire : ‘Nous avons reçu celui-ci comme Adam et Ève reçoivent l’ange dans le paradis de Milton ; à cela près qu’il a fait meilleure chère et qu’il a eu des fêtes plus galantes. ’ (Voltaire à Thieriot, 3 novembre 1737, D1383).

Le goût de Voltaire pour la sociabilité réapparaît de façon flagrante lorsqu’il vit en Suisse puis à Ferney : Voltaire y est alors au faîte de sa gloire. Or dès qu’il arrive à Genève, il joue de ses relations avec des personnages puissants de la ville, notamment les Tronchin, pour pouvoir s’installer dans la maison qu’il appellera ensuite les Délices, alors même qu’il est catholique et que ce droit lui est normalement refusé. De même, il parvient habilement à contourner les règles concernant l’interdiction de jouer du théâtre à Genève, et ce, entre autres, en s’appuyant sur ses relations.5 Parallèlement à cela, dans sa demeure de Lausanne, il se sert du théâtre pour intégrer les cercles de l’élite locale.6 Connu et admiré, il attire autour de lui une foule de curieux qui veulent tous connaître le grand homme ; ce réseau de fanatiques’,7 pour reprendre un mot de Charles Collé, constitue alors une autre forme de sociabilité marquée par l’attrait de la célébrité.8 

Parler du rapport de Voltaire à la sociabilité, c’est accepter un paradoxe : si la morale de Candide enseigne que pour vivre heureux, il faut cultiver son jardin à l’écart des tracas du monde, la vie de Voltaire nous apprend que même dans son jardin de Ferney, le penseur ne sait vivre sans ce que l’on pourrait appeler des réflexes de sociabilité. Il vit entouré de proches avec qui il se crée une sorte de famille (Mme Denis, sa fille adoptive Mlle Corneille, la future marquise de Villette qu’il surnomme Belle et Bonne), il invite régulièrement des amis chez lui, il donne des représentations théâtrales chez lui ouvertes à ses nombreux admirateurs, et puis il continue d’écrire une correspondance fournie avec ses amis de toujours.

De façon peut-être anachronique, nous pourrions reprendre les expressions de liens faibles et de liens forts forgées par le sociologue Mark Granovetter pour désigner les réseaux de Voltaire : les liens forts, ce sont ses amis, qu’il aime sincèrement et à qui il est prêt à tout pardonner, comme Thieriot qui diffuse contre son gré un de ses manuscrits pour en retirer un bénéfice financier. Ce sont aussi ses amis parisiens qui lui servent d’yeux et d’oreilles quand il vit loin de la capitale, à l’instar des d’Argental qui lui font le récit des spectacles de la Comédie-Française. Ce sont encore eux qui l’aident à publier ses œuvres, aussi brûlantes soient-elles. Les liens intermédiaires, ce sont ceux qui se forgent à travers son expérience de la mondanité : les protecteurs et protectrices des cours de la région parisienne ou des châteaux de province où Voltaire se réfugie lorsqu’il est en exil, les personnes avec qui il entretient de bonnes relations et avec qui il fait du théâtre lorsqu’il est en Suisse. Les liens faibles, enfin, pourraient désigner la relation particulière que Voltaire entretient avec plusieurs de ses admirateurs qui viennent de toute l’Europe à Ferney dans l’espoir de voir le grand homme ; ce sont des personnes avec qui il échange parfois des lettres, des personnes qu’il rencontre parfois à Ferney, et qui contribuent à façonner le mythe du patriarche de l’Europe. Bien loin d’être le solitaire des Alpes’, ou la marmotte des Alpes selon son expression, Voltaire est donc bien un animal social qui s’est construit en partie grâce à son entregent et à son talent pour la sociabilité.

  • 5. Voir Jennifer Ruimi, “Faire du théâtre à Genève malgré le Consistoire : le défi de Voltaire”, Théâtre et société en Suisse romande de la fin de l’Ancien régime à l’entre-deux-guerres, 1750–1939 (Lausanne: Université de Lausanne, revue Études de lettres, n° 315, 2021), p. 67-80.
  • 6. Voir la thèse de doctorat de Béatrice Lovis, “La vie théâtrale et lyrique à Lausanne et dans ses environs dans la seconde moitié du XVIIIe siècle (1757–1798) ”, soutenue à l’université de Lausanne, 2019.
  • 7. Charles Collé, Correspondance inédite faisant suite à son journal publié par H. Bonhomme (Paris : Plon, 1864), p. 351.
  • 8. Les admirateurs de Voltaire, en se rendant auprès de lui à Ferney, y éprouvent une impression de proximité (‘illusion of proximity’) pour reprendre l’expression de Joseph Roach dans son livre It (Ann Arbor: The University of Michigan Press), p. 44.

Further Reading

Gil, Linda, L’Édition Kehl de Voltaire, Une aventure éditoriale et littéraire au tournant des Lumières (Paris : Champion, 2018)

Hersant, Marc, 'Le sens de la plainte : Voltaire épistolier et la culture de la sociabilité', L’Esprit Créateur (vol. 57, n° 2, Summer 2017), p. 122-134.

François Jacob, Voltaire (Paris : Gallimard, 'Folio Biographies', 2015)

Leborgne, Érik, 'Questions sur l’anthropologie voltairienne, à partir de l’article 'Égalité''Fabula / Les colloques : Autour du Dictionnaire philosophique de Voltaire. URL : http://www.fabula.org/colloques/document1119.php [page consultée le 04 juin 2021].

Ruimi, Jennifer, 'Les théâtres de société de Voltaire, lieux de plaisir, lieux de pouvoir' dans Annick Cossic-Péricarpin et Emrys D. Jones (dir.), La Représentation et la réinvention des espaces de sociabilité au cours du long dix-huitième siècle, t. VII (Paris : Le Manuscrit, coll. 'Transversales', 2021), p. 133-152.