The Object of the Dramatic Composition (1757)

Diderot, Denis
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Antoine Meunier, La Comédie française, dessin, 17... , gallica.bnf.fr/ Bibliothèque Nationale de France.

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"Jusqu’à présent, dans la comédie, le caractère a été l’objet principal, et la condition n’a été que l’accessoire : il faut que la condition devienne aujourd’hui l’objet principal, et que le caractère ne soit que l’accessoire."

Keywords

Quel est l'objet d'une composition dramatique ?

« C'est, je crois, d’inspirer aux hommes l'amour de la vertu, l'horreur du vice… »

Ainsi, dire qu'il ne faut pas les émouvoir quel jusqu'en certain point, c'est prétendre qu'il ne faut pas qu'ils forment d’un spectacle trop épris de la vertu, trop éloignés du vice. Il n'y aurait point des poétiques pour un peuple qui serait aussi pusillanime. Que serait-ce que le goût ? Et que l’art deviendrait-il, si l'on ne se refusait à son énergie, et si l’on posait des barrières arbitraires à ses effets ?

« Il me resterait encore quelques questions à vous faire sur la nature du tragique domestique et bourgeois, comme vous l'appelez ; mais, j'entrevois vos réponses. Si je vous demandais pourquoi dans l'exemple que vous m'en avez donné, il n'y a point de scènes alternativement mouettes et parlées : vous me répondriez sans doute que tous les sujets ne comportent pas ces genres de beautés ? »

Cela est vrai.

« Mais quels seront les sujets de ce comique sérieux que vous regardez comme une branche nouvelle du genre dramatique ? Il n’y a, dans la nature humaine, qu’une douzaine, tout au plus, de caractères vraiment comiques et marqués de grands traits. »

Je le pense.

« Les petites différences qui se remarquent dans les caractères des hommes ne peuvent être maniées aussi heureusement que les caractères tranchés. »

Je le pense. Mais savez-vous ce qui s'enfuit de-là ?... Que ce ne sont plus, à proprement parler, les caractères qu'il faut mettre sur la scène, mais les conditions. Jusqu’à présent, dans la comédie, le caractère a été l’objet principal, et la condition n’a été que l’accessoire : il faut que la condition devienne aujourd’hui l’objet principal, et que le caractère ne soit que l’accessoire. C’est du caractère qu’on tirait toute l’intrigue. On cherchait en général les circonstances qui le faisaient sortir, et on l’on enchainait ces circonstances. C’est la condition, ses devoirs, ses avantages, ses embarras qui doivent servir de base à l’ouvrage. Il me semble que cette source plus féconde, plus étendue, et plus utile que celle des caractères. Pour peu que le caractère fût chargé, un spectateur pouvait se dire à lui-même, ce n’est pas moi. Mais il ne peut pas se cacher que l’état qu’on joue devant lui ne soit le sien ; il ne peut méconnaître ses devoirs. Il faut absolument qu’il s’applique ce qu’il entend.

« Il me semble qu’on a déjà traité plusieurs de ses sujets. »

Cela n’est pas. Ne vous y trompez point.

« N’avons-nous de financiers, dans nos pièces ? »

Sans doute, il y en a. mais le Financier n’est pas fait.

« On aurait de la peine à en citer une sans un père de famille. »

J’en conviens ; mais le Père de famille n’est pas fait. En un mot, je vous demanderai si les devoirs des conditions, leurs avantages, leurs inconvénients, leurs dangers ont été mis sur la scène ? Si c’est la base de l’intrigue et de la morale de nos pièces ? 

Ensuite, si ces devoirs, ces avantages, ces inconvénients, ces dangers ne nous montrent pas tous les jours les hommes dans des situations très embarrassantes ? 

« Ainsi, vous voudriez qu’on jouât l’homme de lettres, le philosophe, le commerçant, le juge, l’avocat, le politique, le citoyen, le magistrat, le financier, le grand seigneur, l’intendant. »

Ajoutez à cela toutes les relations, le père de famille, l’époux, la sœur, les frères. LE père de famille ! Quel sujet dans un siècle tel que le nôtre, où il ne paraît pas qu’on ait la moindre idée de ce que c’est un père de famille !

Songez qu’il se forme tous les jours des conditions nouvelles. Songez que rien peut-être ne nous est moins connu que les conditions, et ne doit nous intéresser davantage. Nous avons chacun notre état dans la société, mais nous avons à faire à des hommes de tous les états.

Les conditions ! Combien de détails importants ! d’actions publiques et domestiques ! de vérités inconnues ! de situations nouvelles à tirer de ce fonds !

Et les conditions n’ont-elles pas entre elles les mêmes contrastes que les caractères ? et le poète ne pourra-t-il pas les opposer ?

Mais ces sujets n’appartiennent pas seulement au genre sérieux. Ils deviendront comiques ou tragiques, selon le génie de l’homme qui s’en saisira.

Sources

Denis Diderot, “Entretiens sur le Fils Naturelˮ, Le Fils naturel ou les Épreuves de la vertu (Venise : Goldoni, 1757), p. 225-229.