La Franc-maçonnerie

Résumé

À partir du début des années 1720, la Franc-maçonnerie moderne, dite spéculative, connaît un succès fulgurant à travers l’Europe. En deux décennies, la 'mode anglaise' est devenue un phénomène transnational sans équivalent. L’aristocratie britannique joue un rôle déterminant dans ce succès et crée une sociabilité souple où ses membres se retrouvent aussi bien dans les capitales que dans leurs châteaux et domaines campagnards. Les aristocraties européennes lui emboîtent le pas. Mais l’accent mis sur la sociabilité et l’hospitalité élargit rapidement le périmètre de ceux qui rejoignent les colonnes du temple de la Fraternité. Négociants et capitaines de navire sont parmi les premiers, notamment dans les grands ports. L'essor de la Franc-maçonnerie accompagne ainsi l'accroissement du grand commerce au XVIIIe siècle et répond à la quête de sociabilité de ses acteurs.

Entre-soi aristocratique et mondain

En 1736, paraît Cérémonies et coutumes religieuses de tous les peuples du monde, un ouvrage dont Lynn Hunt, Margaret Jacob et Wijnand Mijnhardt ont pu affirmer qu’il avait changé le regard de l’Europe sur le Monde.1  Au tome IV, en marge d’une 'Dissertation générale sur plusieurs sectes mystiques modernes', une longue note fait retour sur l’extraordinaire aventure de la Franc-maçonnerie au début du XVIIIe siècle.

  • 1. Lynn Hunt, Margaret Jacob et Wijnand Mijnhardt (eds.), The Book that Changed Europe: Picart and Bernard’s Religious Ceremonies of the World (Cambridge Mass: Harvard University Press, 2010).

Il s’agit ici de la confrérie établie en Angleterre sous le nom de Free-Massons, c’est-à-dire Massons libres, qui a essayé de former deux ou trois Colonies en Hollande. Le secret de cette confrérie très nombreuse et très distinguée par les personnes illustres qui en sont les membres, est, dit-on, impénétrable, et d’une telle nature que jusqu’à présent personne n’a osé le violer. Sur cela on a formé toute sorte de conjectures contre les Free-Massons : des uns ils ont été regardés comme un assemblage de libertins et de Déistes, des autres comme des débauchés de toute sorte de rang, d’état et de profession, distribués en un grand nombre de classes toutes relatives les unes aux autres. On en a fait des alchimistes et des souffleurs, des chimistes, des nouveaux frères de la Rose-croix, des fanatiques etc. Et toutes ces conjonctures se sont renouvelées en 1735 en Hollande, à l’occasion des Free-Massons qui ont essayé d’y établir des loges (c’est ainsi qu’on appelle les petites assemblées de Free-Massons qui s’établissent en divers quartiers de Londres et qui correspondent exactement avec le corps de la société). […] Mais ceux qui raisonnent et qui examinent sont persuadés qu’il n’y a ni débauche, ni libertinage dans la Confrérie, et quelle apparence qu’elle subsistât si tranquillement en Angleterre depuis l’année 1691, et qu’elle eût acquis aujourd’hui (en 1735) jusqu’à 129 loges tant dans Londres que dans les provinces d’Angleterre, et même hors du royaume, s’il était vrai que les Free-Massons  fussent ou des athées, des déistes et des libertins, ou des factieux et des rebelles, ou des S[odomites] etc. quelle apparence que des personnes du plus haut rang eussent pu se résoudre à s’en faire membres et à participer aux iniquités d’une société de scélérats ? Personne n’ignore que l’on compte parmi les confrères des rois, des princes, des seigneurs d’un mérite distingué, et des ecclésiastiques revêtus des plus hautes dignités de l’Église anglicane.2

  • 2. Cérémonies et coutumes religieuses de tous les peuples du monde, Représentées d’après des figures dessinées de la main de Bernard Picart, e&c., tome quatrième, qui comprend les Anglicans, les Quaquers (sic), les Anabaptistes, e&c. (Amsterdam: chez J. F. Bernard, MDCCXXXVI), p. 226 et suivantes.

L’accompagne une gravure grand format, Les Free-massons, qui depuis lors symbolise l’essor de la Grande Loge de Londres avec ses dizaines de loges et leur pratique en amateurs de la Franc-maçonnerie entre géométrie et architecture. Le 24 juin 1717, quatre loges se sont réunies à l’orient de Londres pour former la Grande Loge de Londres. Mais l’année 1723 est plus importante encore car à l’instigation de Jean Théophile Désaguliers, disciple de Newton d’origine huguenote, pasteur de l’Église d’Angleterre et ingénieur,3 la Grande Loge se dote alors de Constitutions, dont le duc de Montagu est dédicataire. C’est en effet dans l’orbite de la Royal Society que se constitue le noyau fondateur de la Grande Loge de Londres ainsi que son inspiration newtonienne latitudinaire.

  • 3. Audrey T. Carpenter, John Theophilus Desaguliers: A Natural Philosopher, Engineer and Freemason in Newtonian England (New York & London: Continuum, 2011).

Un autre ami et disciple d'Isaac Newton, incarne d’emblée le remarquable potentiel de la sociabilité maçonnique en ce début de XVIIIe siècle : William Stukeley. Médecin et antiquaire, membre de la Royal Society, il est secrétaire de la Society of Antiquaries. Sa réception dans l’ordre maçonnique est précoce (1720-1721). Lorsqu’il quitte Londres pour le Lincolnshire en 1726, il entend bien poursuivre en bonne société les travaux maçonniques et en porte un témoignage précieux : 'Nous avons créé une petite loge de maçons, bien réglée'. 'Nous avons pris l'habitude d'organiser tous les mois une réunion de société pour danser avec le beau sexe, et une réunion hebdomadaire, pour discuter entre hommes de condition'.4

C’est cette plasticité de la sociabilité maçonnique et sa capacité à agréger des espaces multiples qui font son succès auprès des élites britanniques, mais aussi européennes et coloniales tout au long du XVIIIe siècle.

Une décennie plus tard, la sociabilité maçonnique a non seulement pris pied sur le continent européen mais elle s’est largement diffusée partout. La mode anglaise qu’on pensait une curiosité sans lendemain est devenue une greffe solide, mais c’est toujours la même dynamique qui est à l’œuvre : réunir des amis choisis et des pairs qui se reconnaissent comme frères, avec d’intenses circulations de part et d’autre de la Manche. C’est ce qui rassemble Charles Lennox, duc de Richmond, vénérable maître (Worshipful Master) de la loge londonienne The Horn (1723-1724 ; 1725-1738), ancien Grand Maître de la Grande Loge d’Angleterre (1724-1725) et Fellow de la Royal Society, Désaguliers et Montesquieu. Ce dernier a été reçu franc-maçon à la Horn Tavern à Londres en 1731. À Paris, l’auteur des Lettres persanes (1721) a déjà participé le 7 septembre 1734 à une tenue de loge chez le duc de Richmond, dans l’hôtel de Louise de Kéroualle (1649-1734), ancienne maîtresse de Charles II d’Angleterre, duchesse de Portsmouth et d’Aubigny, grand-mère du duc. Brillante, l’assemblée n’a rien de secret puisque le St. James Evening Post s’en ouvre dans ses colonnes. De Londres à Paris, cette sociabilité fraternelle se déploie aussi dans les 'campagnes', comme dans les châteaux d’agrément de l’aristocratie. Dans une lettre du 31 juillet 1735, Richmond invite Montesquieu dans son château d’Aubigny-sur-Nère, en Berry, où sa loge personnelle doit se réunir. Pour le décider à faire le voyage, il écrit :

  • 4. Cité dans Steven C. Bullock, Revolutionary Brotherhood. Freemasonry and the Transformation of the American Social Order, 1730-1740 (Chapel Hill & London: University of North Carolina Press, 1996), p. 9. Pour se faire une idée de son horizon symbolique, voir Stonehenge, a temple restor’d to the British Druids by William Stukeley (London: Printed for W. Innys and R. Manby, at the West End of St. Paul's, 1740), https://iiif.lib.harvard.edu/manifests/view/drs:46626364$162i.

J’ai encore un autre raisonnement qui assurément vous tentera davantage de faire ce petit voyage. Sachez dont mon très vénérable frère que la maçonnerie est très florissante à Aubigny. Nous y avons une loge de plus de vingt frères. Ce n’est pas là tout, sachez aussi que le grand Belzebuth de tous les maçons, qui est le docteur Désaguliers, est actuellement à Paris, & doit venir au premier jour à Aubigny pour y tenir la loge. Venez-y dont mon cher frère au plus tôt recevoir sa bénédiction. Adieu mon cher président, mon amitié et mon attachement pour vous est inviolable.5

  • 5. Société Montesquieu, Philip Stewart et Catherine Volpilhac-Auger (dir.), Œuvres complètes de Montesquieu, 19, Correspondance (Lyon : ENS Éditions - Paris : Classiques Garnier, 2014), p. 93-94.

En raison du caractère transnational de cette sociabilité aristocratique, la diplomatie des puissances européennes ne peut se désintéresser de l’essor de l’Art Royal, comme on nomme alors la Franc-maçonnerie. À La Haye, en 1731, une délégation de la Grande Loge de Londres conduite par Jean-Théophile Désaguliers procède à la réception dans l’ordre maçonnique, de François duc de Lorraine, époux de Marie-Thérèse et futur empereur. La cérémonie a été organisée par l’ambassadeur d’Angleterre lui-même, Philip Stanhope, Lord Chesterfield. Au même moment, à Paris, l’ambassadeur d’Angleterre comte Waldegrave, actif franc-maçon, surveille de près les partisans Stuart qui se retrouvent sur les colonnes de loges comme Saint-Thomas I, et autour des grands maîtres jacobites de la Grande Loge de Paris, Hector Mc Lean de 1731 à 1736 puis Charles Radcliffe, comte de Darwentwater, exécuté à la Tour de Londres, après la fin des espoirs Stuart à Culloden (1746).

Ce succès aristocratique de la Franc-maçonnerie s’observe à travers toute l’Europe au même moment, mais la sociabilité maçonnique a également réussi à attirer à elle précocement d’autres groupes transnationaux, au premier rang desquels les négociants et les capitaines de navire, comme l’atteste la création de l’Anglaise de Bordeaux, la plus ancienne loge implantée en France hors de la région parisienne - dès 1732.

Négoce et Franc-maçonnerie

Le cas pionnier de la loge Anglaise de Bordeaux que l’on peut désormais documenter grâce à la découverte de ses archives6 montre comment après des débuts incertains, la loge s’est progressivement stabilisée dans ses effectifs, son fonctionnement et comment elle a su répondre à la fois au désir de sociabilité des étrangers comme des Français, des visiteurs qui la fréquentent le temps de quelques réunions, ou de ceux qui s’affilient pour plusieurs années, voire toute une vie maçonnique.

La loge a tenu à partir de son assemblée du 27 avril 1732 un 'livre d’architecture' où son secrétaire trace le procès-verbal de ses travaux et le fait signer par les membres présents. Le registre s’ouvre sur une liste alphabétique des membres de l’Anglaise, puis sur les articles du règlement de la loge, en version anglaise ('Rules to be observed in this lodge') et en version française ('Règles qui s’observent dans la Loge'). D’emblée, l’accent est donc mis sur un caractère spécifique de la sociabilité maçonnique. Il s’agit non seulement d’une adhésion volontaire, mais d’une adhésion à un ordre, avec ses statuts et son règlement intérieur. À partir du 16 juin 1743, soit dix ans après la première assemblée, les procès-verbaux sont rédigés en français, preuve que la loge Anglaise s’est véritablement implantée dans son environnement bordelais.

  • 6. Minsk, Bibliothèque Nationale d’État, boîte 091/85 (Je les ai retrouvées et numérisées à la Bibliothèque Nationale de Minsk en 2015 parmi les fonds d’archives maçonniques volés par les Nazis en 1940 et récupérés par l’Armée rouge en 1945 en Prusse-Orientale. À la différence de celles conservées à Moscou qui sont rentrées en Europe occidentale au début des années 2000, ces fonds sont restés en Biélorussie, et pour les raisons que l’on sait, sont devenues de fait aujourd’hui inaccessibles aux chercheurs).

Lors de la première tenue présidée par le vénérable maître Martin Kelly, assisté du premier surveillant Nicholas Staunton et du second surveillant Jona Robinson, James Bradshaw, marchand à Bordeaux, est élevé au grade de maître. Un capitaine de navire, Patrick Dixon, originaire de Dublin, est reçu apprenti et élevé au grade de compagnon. Le lendemain, James Bradshaw tient l’office de custos rotulorum (gardien des archives et de l’orthodoxie de la loge, il s’agit ici d’une spécificité manifestement inspiré de la magistrature britannique), tandis qu’un autre négociant bordelais, d’origine irlandaise, John Madden est reçu maçon comme apprenti puis admis au grade de compagnon. Comme à Toulouse à la même époque avec le comte de Barnewall, et pas seulement dans le cadre d’une émigration jacobite ou de circulations de militaires, le rôle des Irlandais est important dans la diffusion de la sociabilité sur les littoraux et plus largement sur le continent européen. Des travaux classiques comme ceux de Paul Butel ou de Louis M. Cullen ont montré leur rôle dans l’animation du port, l’activité viticole et dans l’hinterland du grand port dans la production de cognac.7

Si le démarrage de l’activité de la loge se fait à un rythme soutenu avec quatre assemblées en moins de dix jours, la loge doit faire aussi face à un problème qui est structurel dans la sociabilité maçonnique et plus largement dans toute association volontaire, l’absence de nombreux membres qui se transforme souvent en absentéisme chronique, soit que leurs activités 'profanes' soient difficilement compatibles avec une pratique régulière, soit que la passion de la nouveauté retombe rapidement, ou que les déplacements 'hors de l’orient' de ceux qui par leur métier sont amenés à voyager beaucoup rendent impossible un engagement durable au sein d’une seule loge. À Bordeaux, le Vénérable de loge, Kelly, annonce ainsi dès le 2 mai, qu’il doit quitter le royaume. Il est remplacé par son second surveillant (junior warden), Staunton, et l’on procède à l’élévation au grade de maître des apprentis de la loge (on ne parle pas de compagnon). De fait, les 'augmentations de salaire', c’est-à-dire les promotions aux grades supérieurs sont rapides au XVIIIe siècle, et il faut prévoir d’accueillir de nouveaux membres. À Bordeaux, ce sont des marchands irlandais installés dans la place mais aussi qui sont là pour affaires qui rejoignent les colonnes. L’instabilité des effectifs est cependant la marque des premiers temps d’une loge portuaire : à peine élu le vénérable Staunton doit à son tour quitter Bordeaux. Il n’aura tenu le maillet que pendant deux tenues. La fréquence des travaux est soutenue en mai 1732, au rythme d’une assemblée par semaine, mais en juin, la loge ne se réunit qu’une fois, pour la fête de l’ordre, la Saint-Jean Baptiste au solstice d’été. Elle en profite pour organiser l’élection de ses officiers, pratique amenée à perdurer jusqu’à aujourd’hui dans le monde maçonnique. À cette époque, une loge compte trois offices principaux : vénérable (worshipful master), premier surveillant (senior warden) et second surveillant (junior warden). Caractéristique des loges britanniques du temps, il n’y a pas d’orateur attitré. L’office d’orateur est une « invention » française, qui est amenée à se diffuser largement sur le continent européen et dans le monde colonial. On observe aussi dans le registre que deux ou trois frères se présentent au vénéralat, ils sont en fonction des résultats du vote affectés –sauf exception – aux principaux offices de la loge, par ordre décroissant. La loge n’a pas encore de locaux propres mais se réunit chez ses membres. Il y a un silence de cinq ans dans le registre -du 24 juin 1733 à la Saint-Jean d’été 1738- ce qui ne signifie pas qu’elle s’est mise en sommeil pendant cinq ans, mais que les procès-verbaux n’ont pas été enregistrés dans le registre principal. Cette forme d’instabilité des pratiques administratives est ici aussi typique des débuts de la sociabilité maçonnique à l’échelle des loges. L’accueil de frères visiteurs, 'visiting brothers', venus du même orient (c’est-à-dire de la même ville), voire l’affiliation de certains d'entre eux, prouve que le terreau maçonnique s’est enrichi d’une ou plusieurs loges, ce que confirment nos connaissances de l’histoire de la Franc-maçonnerie au cours du premier XVIIIe siècle. Les villes à un seul atelier sont très rares. Soit en raison d’affinités particulières ou au contraire d’absence d’affinités, les noyaux maçonniques initiaux se divisent et donnent naissance à des loges dont les relations sont parfois tendues -la loge mère voulant continuer à contrôler ses filles ou leur faire sentir ce que l’on nomme alors sa 'maternité' c’est-à-dire sa prééminence sur l’orient. Ils peuvent aussi essaimer hors de l’orient, lorsque les membres partent en voyage munis d’une patente qui les autorise à fonder des ateliers, à charge pour ces derniers de se faire reconnaître par la puissance constituante. À l’échelle de l’orient bordelais, l’essor de la Franc-maçonnerie est tel qu’il faut dès les années 1740 créer des instances de régulation  – phénomène qui s’observe partout en France à la même période mais aussi à travers toute l’Europe, et qu’on nomme souvent Grande Loge provinciale ; elles existent toujours dans de nombreux systèmes maçonniques inspirés du modèle britannique.

Bien évidemment, les autorités ne sont pas restées insensibles au développement de cette sociabilité volontaire, et notamment parce qu’elle réunit des frères de différentes origines sous la loi du silence et de l’initiation partagée. Le 29 août 1742, le Vénérable Arthur Cope donne lecture à la loge d’une lettre - transcrite dans le registre - que lui adresse l’intendant de la Généralité de Bordeaux, Claude Boucher (1673-1752) :

  • 7. Paul Butel, Les négociants bordelais, l'Europe et les îles au XVIIIe siècle (Paris : Aubier-Montaigne, 1974) ; Louis M. Cullen, The Irish Brandy Houses of Eighteenth-Century France (Dublin: The Lilliput Press, 2000).

Comme Je suis informé Monsieur que vous êtes Maitre de la loge des Francs-Maçons établie aux Chartrons  – centre de l’activité négociante à Bordeaux –, je vous défends de la part du Roi d’y tenir à l’avenir aucune assemblée sous Prétexte de Réception  – au sens d’initiation ou autrement, et je vous avertis que Si au préjudice du Présent ordre vous tenez aucune assemblée, vous serez puni, vous et tous vos adhérents, comme désobéissant aux ordres du Roy, ne manquez pas de m’accuser la Réception de cet ordre.8

  • 8. Compte rendu de l’assemblée ou tenue de loge du 29 août 1742.

Le cas n’est pas isolé. À Marseille, l’autre grand port français, c’est cette fois l’évêque, Mgr de Belsunce (1670-1755), qui s’émeut du développement de la Franc-maçonnerie et surtout du fait qu’elle brouille les statuts et les rangs, les origines et les langues, et par-dessus tout les différences confessionnelles. Il interdit donc de fréquenter ces 'assemblées où sont indifféremment reçus gens de toute nation, de toute religion et de tout État. Et parmi lesquels ensuite une union intime qui se démontre en faveur de tout inconnu et de tout étranger dès lors que, par quelque signe concerté, il a fait connaître qu'il est membre de cette mystérieuse société'.9 Bien sûr, son mandement fait écho à la première excommunication par le pape de l’ordre en 1738  – elle est renouvelée en 1751 mais d’une part la France est un pays gallican, donc les bulles pontificales n’ont pas force de loi, et d’autre part la carte des interdictions, même temporaires, prouve que les pays protestants ont pu aussi s’inquiéter de la nouveauté que représente la Franc-maçonnerie. On y trouve notamment Amsterdam et La Haye en 1735, Genève en 1737 et 1744, Berne en 1745.

Mais de fait, à l’exception de l’Espagne, des États pontificaux, et du Portugal avant le ministériat de Pombal, les interdictions ne durent pas. Surtout, on constate que partout où des communautés britanniques, des 'nations' comme on dit alors, se sont installées : de Livourne à Florence pour les États toscans, ou à Hambourg, voire plus modestes comme à Madère, la Franc-maçonnerie voit le jour. Les procès ou difficultés faits aux membres ne freinent pas le mouvement à l’échelle de l’Europe. Au contraire, ils motivent les frères à affirmer la pureté de leurs mœurs et de leurs intentions. Mais cela explique aussi que les francs-maçons aient partout cherché à se placer sous la protection des puissants voire des familles royales. On le voit en Angleterre avec la deuxième édition des Constitutions de la Grande Loge, où James Anderson s’appuyant sur les travaux des antiquarians invente une généalogie qui fait non seulement d’Adam le premier franc-maçon, mais revendique l’héritage des rois saxons. La Grande Loge se dote parallèlement d’un chapelain pour se rapprocher de l’Église d’Angleterre. En France, le chevalier Andrew Ramsay, d’origine écossaise, mais aussi disciple et continuateur de Fénelon revendique en 1737-1738 le caractère chevaleresque et chrétien de la Franc-maçonnerie et souhaiterait que Louis XV devienne son protecteur. Face au cardinal Fleury, principal ministre, il est obligé de se rabattre sur un prince du sang, Louis de Bourbon-Condé, comte de Clermont, Grand Maître de 1737 à 1771, mais les protections puissantes ont finalement raison des inquiétudes des autorités. L’observation vaut aussi pour les États allemands notamment en Prusse et en Saxe, mais aussi en Scandinavie où se met en place une véritable Maçonnerie des princes.

En moins d’un demi-siècle, la Franc-maçonnerie s’est donc imposée aussi bien comme l’Art Royal - expression par laquelle elle se définit alors  que comme l’Art des rois.

  • 9. Bibliothèque municipale de Carpentras, manuscrit 891, folios 68-70, mandement épiscopal du 14 janvier 1742.
Citer cet article
BEAUREPAIRE Pierre-Yves, "Freemasonry", Encyclopédie numérique de la sociabilité britannique au cours du long dix-huitième siècle [en ligne], ISSN 2803-2845, Consulté le 03/12/2022, URL: https://www.digitens.org/fr/notices/freemasonry.html

Références complémentaires

Beaurepaire, Pierre-Yves, L’Europe des francs-maçons XVIIIe-XXIe siècle (Paris : Belin, 2018).

Clark, Peter, British Clubs and Societies 1580-1800. The origins of an Associational World (Oxford: Oxford University Press,  2000).

Loiselle, Kenneth, Brotherly Love. Freemasonry and Male Friendship in Enlightenment France (New-York: Cornell University Press, 2014).

Jacob, Margaret C., Living the Enlightenment. Freemasonry and politics in Eighteenth Century Europe (New York/Oxford: Oxford University Press, 1991).

Jacob, Margaret C., The Origins of Freemasonry. Facts & Fictions (Philadelphia: University of Pennsylvania Press, 2006).