Letter from Mme de Staal (1747)

Staal, Marguerite de Launay, baronne de
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Louis de Carmontelle, Voltaire et Mme du Châtelet, ca 1747-1750, Private Collection, ex-collection Lady Mendl.

Quote

"[Madame du Châtelet et Voltaire] ne se montrent point de jour, ils apparurent hier à dix heures du soir : je ne pense pas qu’on les voie guère plus tôt aujourd’hui ; l’un est à décrire de hauts faits, l’autre à commenter Newton ; ils ne veulent ni jouer ni se promener : ce sont bien des non-valeurs dans une société, où leurs doctes écrits ne sont d’aucun rapport."

Keywords

Mme de Staal-Delaunay à la marquise Du Deffand, Sceaux, mardi 15 août 1747  

Anet, mardi 15 août 1747.

Votre lettre du 11, ma reine, que je reçois aujourd’hui, j’aurais dû l’avoir dimanche. J’aurais écrit si j’avais eu à répondre ; je n’ai de moi-même pu rien fournir : le chaud qui m’accable, l’uniformité qui ne réveille pas, tout cela m’a laissée dans l’engourdissement. Voilà un peu de nouveauté, Madame de Saint-Pierre arriva hier ; elle me dit la velléité que vous avez eue de venir avec elle. Mon premier mouvement a été le regret de l’inexécution. Je me suis apaisée quand j’ai vu que n’ayant pas votre retraite assurée, en cas de malaise ou de déplaisance, vous auriez pu être désespérée. Je ne veux point acheter mon plaisir de votre peine, pas même celui d’avoir de vos nouvelles mais si l’Assay peut venir, venez, ma reine, avec lui : vous saurez comment vous en aller.

Madame du Châtelet et Voltaire, qui s’étaient annoncés pour aujourd’hui et qu’on avait perdus de vue, parurent hier, sur le minuit, comme deux spectres, avec une odeur de corps embaumés qu’ils semblaient avoir apportée de leurs tombeaux. On sortait de table. C’étaient pourtant des spectres affamés : il leur fallut un souper, et qui plus est des lits qui n’étaient pas préparés. La concierge, déjà couchée, se leva à grande hâte. Gaya, qui avait offert son logement pour les cas pressans, fut forcé de le céder dans celui-ci, déménagea avec autant de précipitation et de déplaisir qu’une armée surprise dans son camp, laissant une partie de son bagage au pouvoir de l’ennemi. Voltaire s’est bien trouvé du gîte : cela n’a point du tout consolé Gaya. Pour la dame, son lit ne s’est pas trouvé bien fait : il a fallu la déloger aujourd’hui. Notez que ce lit elle l’avait fait elle-même, faute de gens, et avait trouvé un défaut de … dans les matelas, ce qui, je crois, a plus blessé son esprit exact que son corps peu délicat ; elle a par intérim un appartement qui a été promis, qu’elle laissera vendredi ou samedi pour celui du maréchal de Maillebois, qui s’en va un de ces jours. Il est venu ici en même temps que nous avec sa fille et sa belle-fille : l’une est jolie, l’autre laide et triste. Il a chassé avec ses chiens un chevreuil et pris un faon de biche : voilà tout ce qui se peut tirer de là. Nos nouveaux hôtes fourniront plus abondamment : ils vont faire répéter leur comédie ; c’est Vanture qui fait le comte de Boursoufflé : on ne dira pas que ce soient des armes parlantes, non plus que madame du Châtelet faisant mademoiselle de la Cochonnière, qui devrait être grosse et courte. Voilà assez parlé d’eux pour aujourd’hui. Venons à vous, ma reine : j’approuve fort le parti que vous avez pris d’écrire aux du Châtel ; leur réponse vous décidera nettement sur votre voyage. Je suis épouvantée de tous ceux du président : qu’il ne consulte pas le médecin de M. de Pourceaugnac, il augurerait mal de l’inquiétude de changer de place. 

Je suis fort fâchée que vous ne vous portiez pas bien : la méthode des indigestions accumulées me semble pernicieuse, et je pense, ma reine, que vous ferez beaucoup mieux de conserver vos forces, que de prêter des graces à votre fauteuil. Vous avez écrit une lettre à notre princesse, dont elle est fort contente. Je crois que vous aurez la loge dans ses vacances, mais je n’ai pas encore la commission de vous le mander. Ce qui m’est bien recommandé, c’est de vous prier, en cas que vous voyiez jour à venir ici, d’en avertir d’avance, afin qu’on puisse vous bien loger : vous êtes extrêmement désirée, et l’on veut que vous soyez bien.

J’ai beaucoup ouï parler des tracasseries de l’armée ; mais je ne suis pas moins persuadée que vous que le ministre s’en tirera bien. L’homme d’esprit a beau jeu vis-à vis des sots. Qu’il ait des ennemis, cela est attaché aux grandes places et suit toujours ceux qui les occupent. J’aime le bien des choses, et suis très fâchée de cette mésintelligence, qui y nuit infiniment ; j’ai peur que ce malheur soit moins grand que le cavagnole, instrument de discorde entre les esprits que vous aviez si bien raccordés. Oma reine ! que les hommes et leurs femelles sont de plaisans animaux ! Je ris de leurs manœuvres le jour que j’ai bien dormi ; quand le sommeil me manque, je suis prête à les assommer. Cette variété de mes dispositions me fait voir que je ne dégénère pas de mon espèce. Moquons-nous des autres, et qu’ils se moquent de nous, c’est bien fait de toute part.

Mercredi.

La soirée d’hier fut orageuse. La duchesse apostrophée par Gaya, au cavagnole, fut douce comme un mouton. La paix que vous avez rétablie sera plus solide que je ne pensais. Travaillez, ma reine, à celle des puissances belligérantes, puisque vous avez la main si bonne : on en sera quitte, en effet, de la part de ladite duchesse, pour les importunités courantes, dont vous faites une exacte énumération. L’altesse en a beaucoup ri ; mais l’altercation sus-mentionnée l’avait replongée ce matin dans la détresse. Je lui ai fait observer la sérénité de l’air, cela en a remis dans son ame : elle est à la promenade en plein soleil, et tout va bien dans le moment présent.

Nos revenans ne se montrent point de jour, ils apparurent hier à dix heures du soir : je ne pense pas qu’on les voie guère plus tôt aujourd’hui ; l’un est à décrire de hauts faits, l’autre à commenter Newton ; ils ne veulent ni jouer ni se promener : ce sont bien des non-valeurs dans une société, où leurs doctes écrits ne sont d’aucun rapport. Voici bien pis, l’apparition de ce soir a produit une déclamation véhémente contre la licence de se choisir des tableaux au cava gnole ; cela a été poussé sur un ton qui nous est tout-à-fait inoui, et soutenu avec une modération non moins surprenante : mais ce qui ne se peut endurer, ma reine, c’est l’excès de ma bavarderie. Je vous fais pour tant grace de ma métaphysique. Pour répondre sur cet article, il faudrait que je susse plus nettement ce que vous entendez par la nature, par démontrer. Ce qui sert de principe et de règle de conduite n’est pas au rang des choses démontrées, à ce qu’il me semble, et n’en est pas moins d’u sage. Adieu, ma reine, en voilà beaucoup trop.

Sources

Text taken from Correspondance inédite de Mme du Deffand : avec d'Alembert, Montesquieu, le président Hénault, la duchesse du Maine ; Mesdames de Choiseul, de Staal ; le marquis d'Argens, le chevalier d'Aydie, etc. Paris : Chez Colburn, 1810, p. 177-183. Transcription by Alain Kerhervé. Full volume from Gallica.