Marie Du Deffand

Mme du Deffand

Abstract

Dans son salon de la rue Saint-Dominique, Mme Du Deffand reçoit de nombreux Anglais amateurs d’art et de littérature. Les lettres échangées avec Horace Walpole sont révélatrices de la contribution des correspondances franco-britanniques à la mise en place de nouveaux espaces de sociabilité réels et fantasmés.

Née dans une famille de la vieille noblesse provinciale et désargentée, éduquée par les Bénédictines de la Madeleine de Traisnel à Paris, Marie de Vichy-Champrond épouse en 1718, à la sortie du couvent, le marquis de La Lande, Jean-Baptiste-Jacques Du Deffand, dont elle se sépare définitivement 10 ans plus tard. Après une vie de plaisirs à la cour de Sceaux où elle a rencontré Voltaire, elle noue une liaison avec le Président Hénault qui partage le même goût pour la sociabilité et le badinage. La marquise Du Deffand est une femme d’esprit au verbe acéré, dont le salon qu’elle préside à partir de 1747, assise dans son célèbre tonneau, s’impose rapidement comme le rival de celui de Mme Geoffrin1 qui joue un rôle déterminant dans le financement de l’Encyclopédie. Selon B. Craveri, le salon de Mme Geoffrin est l’expression d’une bourgeoisie éclairée, impatiente de faire valoir ses titres culturels, tandis que celui de Mme Du Deffand marque le repliement sur elle-même de la noblesse la plus fermée […] et attachée à la sauvegarde de son style et de son langage.2

  • 1. Antoine Lilti, Le monde des salons. Sociabilité et mondanité à Paris au XVIIIe siècle (Paris: Ed. Fayard, 2005).
  • 2. Benedetta Craveri, Madame du Deffand et son monde (Paris: Flammarion, 2017), p. 621.

Mme Du Deffand, dont l’amitié avec Voltaire s’est affermie dans les jeux littéraires et mondains chez Lord Bolingbroke exilé en France jusqu’en 1723, s’installe, à l’âge de 51 ans, au couvent Saint-Joseph, rue Saint-Dominique, où elle reçoit ses amis fidèles, le Président Hénault, Antoine de Ferriol comte de Pont-de-Veyle, Jean-Baptiste Nicolas Formont, Mme de Luxembourg, Mme de Mirepoix, la duchesse d’Aiguillon, l’académicien D’Alembert ainsi que les philosophes Chastellux et Turgot, les peintres Van Loo et Vernet et le sculpteur Falconet. Afin d’échapper à une mélancolie chronique, Mme Du Deffand, qui est également victime d’insomnie, fréquente les dîners de Mme de Lauzun, de Mme de Vallière ou des Camaran. A partir de 1753, atteinte de cécité, Mme Du Deffand engage Julie de Lespinasse comme lectrice et finit par se disputer avec elle. En 1764, c’est la rupture définitive.

La réputation du salon de Saint-Joseph traverse les frontières; les étrangers de séjour à Paris se pressent afin de participer aux célèbres soupers où règnent l’art de la conversation à la Française et les plaisirs d’une sociabilité raffinée. Mme Du Deffand reçoit les visites de diplomates venus de l’Europe entière: Gleichen, Creutz, Johan Bernstorff, l’envoyé extraordinaire du Danemark à Paris de 1744 à 1751, le marquis de Caraccioli, l’ambassadeur du roi de Naples de 1771 à 1871 et le comte Scheffer, le ministre de Suède à Paris de 1744 à 1751.

Recommandé par Selwyn, Horace Walpole rencontre la vieille aveugle débauchée d’esprit en 1765; elle a alors 68 ans. Dans une lettre de janvier 1766 envoyée à son ami le poète Thomas Gray, Horace Walpole décrit l’emploi du temps d’une vieille dame très active; cette évocation témoigne d’une sociabilité aux multiples facettes:

Madame du Deffand […] est maintenant fort vieille et complètement aveugle, mais elle conserve toute sa vigueur, ses saillies, sa mémoire, son jugement, ses passions et ses agréments. Elle va à l’Opéra, à la Comédie, aux soupers et à Versailles. On soupe chez elle deux fois par semaine, elle se fait lire toutes les nouveautés, compose des chansons et des épigrammes nouvelles, et se souvient de tout ce qui s’est passé depuis les quatre-vingts dernières années. Elle correspond avec Voltaire, dicte de charmantes lettres à son adresse, le contredit. Dans la discussion où elle se laisse facilement entraîner, elle montre beaucoup de chaleur et pourtant elle a rarement tort.3

L’auteur du Château d’Otrante séjourne ensuite à Paris en 1767, 1769, 1771 et 1775 alors que le salon de la rue Saint-Dominique s’est imposé comme un lieu très prisé par les Britanniques où se retrouvent Hommes d’Etat, écrivains et excentriques, amateurs d’art, de littérature, de philosophie et de politique. Parmi les visiteurs, on compte John Craufurd, Gilbert Elliot, James Mcdonald, Lord Robert Darcy, Earl of Holderness, Lord Shelburne, Lord Bath, Charles James Fox, Charles Fitz Roy, David Hume, Edward Gibbon et John Taafe.

  • 3. Lettre du 25 janvier 1766 de Walpole à M. Gray, citée par Jacqueline Hellegouarc’h dans L’Esprit de société. Cercles et salons parisiens au XVIIIe siècle (Paris: Editions Garnier, 2000), p. 174.

De 1766 à 1780, les lettres échangées entre Mme Du Deffand et Horace Walpole4 sont révélatrices de la contribution des correspondances franco-britanniques à la mise en place de nouveaux espaces de sociabilité réels et fantasmés. Les deux épistoliers, admirateurs de Mme de Sévigné, trouvent, dans les lettres lues en public et qui circulent de mains en mains, le prolongement des conversations de salon qui se nourrissent de rumeurs, d’anecdotes et de faits divers, de réflexions philosophiques et littéraires. Walpole reproche aux Français leur liberté de langage et leur politesse artificieuse tandis que Mme Du Deffand revendique la supériorité de goût de ses compatriotes. La différence entre les Anglais et les Français se cristallise autour de la production théâtrale et de l’adaptation des pièces anglaises pour la scène française. Mme Du Deffand qui invite les Pembrocke à découvrir le jeu de la comédienne Mlle Clairon chez les Montigny, n’apprécie pas le ton larmoyant qui est à la mode en France et regrette une littérature aussi abondante en production qu’elle est stérile en imagination‘ (Walpole, vol.4, t.II, 18); elle est choquée par les libertés que prend Shakespeare mais admet que l’abandon de la règle des trois unités est source de grandes beautés. Le 8 août 1773, afin de ménager son correspondant, elle nuance son point de vue: Je ne puis pas sentir le mérite de Shakespeare; mais comme j’ai beaucoup de déférence pour vos jugements, je crois que c’est la faute des traducteurs.‘ (Walpole, vol.5, t.III, 390) Entre amis, la sociabilité impose parfois d’adopter le langage de la politesse afin que ne s’interrompe pas l’échange.

  • 4. Horace Walpole’s Correspondence with Madame du Deffand and Wiart, dans Horace Walpole's Correspondence. The Yale Edition of Horace Walpole's Correspondence, éd. Wilmarth Sheldon Lewis (New Haven: Yale University Press, 1939), vol. 3-8.

Further Reading

Caron, Mélinda et Charrier-Vozel, Marianne, Prolégomènes à une édition de la correspondance complète de Mme du Deffand, dans Épistolaire (n° 38, Paris: Éd. Honoré Champion, 2012), p. 193-214.   

Charrier-Vozel, Marianne, Sociabilité franco-britannique et création théâtrale dans les correspondances de Mme du Deffand et de Mme Riccoboni, dans A. Cossic-Péricarpin et H. Dachez (éds), La sociabilité en Grande-Bretagne au Siècle des Lumières. L’émergence d’un nouveau modèle de société, t. II, Les enjeux thérapeutiques et esthétiques de la sociabilité au XVIIIe siècle (Paris: Éd. Le Manuscrit, Collection "Transversales", 2013), p. 285-310.

Péralez-Peslier, Bénédicte, À ‘l’ami d’outre-mer’: Marie du Deffand ou l’accomplissement de la sociabilité par procuration dans sa correspondance franco-britannique avec Horace Walpole (1766-1780), dans A. Cossic-Péricarpin et A. Kerhervé (éds.), La Sociabilité en Grande-Bretagne au Siècle des Lumières. L’émergence d’un nouveau modèle de société, t. V, Sociabilités et esthétique de la marge (Paris: Éd. Le Manuscrit, Coll. Transversales, 2016), p. 175-195.

In the DIGIT.EN.S Anthology

Letter from Horace Walpole to Thomas Gray  (25 January 766).

Mme de Genlis, Salon de Mme du Deffand (1825).